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Vertiges technologiques : vertiges dans la famille - François Ansermet

François Ansermet, psychanalyste membre de l’École de la Cause freudienne, professeur honoraire à l’université de Genève et de Lausanne, ancien chef de service des hôpitaux psychiatriques universitaires à Genève, ancien membre du CCNE (Comité consultatif national d’éthique de 2013 à 2021) a publié entre autres Clinique de l’origine, aux Éditions Cécile Defaut en 2015, La Fabrication des enfants. Vertiges technologiques aux Éditions Odile Jacob en 2015, L’Origine à venir aux Éditions Odile Jacob en 2023 et L’Origine, qu’est-ce que ça change ? aux éditions Labor et Fides en 2024

 

 

 

La question de la famille implique celle de la procréation, dans son lien avec la filiation. Le monde de la procréation change plus vite que notre capacité à le suivre, autant que notre capacité à l’anticiper. Face aux nouveaux modes de la procréation, on peut être pris de vertige. Le vertige angoisse parce qu’il attire. Tel est le paradoxe du vertige, qui conduit à du nouveau, sans cesse renouvelé : les nouveaux modes de procréation iraient-ils vers de nouveaux types de familles, voire de nouveaux types de sociétés [1]. Les vertiges technologiques [2] impliquent en tout cas avec eux des vertiges dans la famille, selon une actualité dont on ne sait pas vers quel futur elle conduit.

 

Un glissement s’opère. Les enjeux portaient sur l’enfant à tout prix, sur un manque insupportable chez les couples infertiles mais aussi chez les couples de femmes ou les femmes seules, chez les couples d’hommes, voire les hommes seuls. Les demandes sociétales de procréation, dans toutes sortes de situations inédites, ont même pris le pas sur les demandes médicales classiques. Mais de façon surprenante, l’évolution va aujourd’hui de l’enfant à tout prix à la question de la dénatalité. Serait-on passé de l’urgence d’avoir un enfant à la volonté de de ne pas en avoir, le désir d’un monde sans enfant, jusqu’au mouvement social No Kids. Que se passe-t-il ? C’est quelque chose qui laisse perplexe. Emmanuel Macron, dans un discours au début de l’année 2024, a appelé à un réarmement démographique. Même en Chine, le pays historique du single-child, les gouvernements locaux téléphonent aux jeunes couples pour les encourager à procréer. Tout se reconfigure en tout cas, au-delà de ce qu’on aurait pu imaginer. Cela montre en tout cas à quel point on peut se tromper sur ce qui va advenir, à quel point il se passe autre chose que ce que l’on avait imaginé, à quel point la réalité peut dépasser nos prévisions.

 

D’où la question des points de butée. À trop forcer la réalité, on produit quelque chose qui nous dépasse. On touche à la butée logique de l’impossible : à cette limite, le réel surgit, fait effraction [3]. On pourrait dire qu’on touche au réel en agissant sur la réalité de la nature [4].  Que veut dire « toucher au réel » ? C’est atteindre ce qui ne peut se dire : c’est aller au-delà des limites de ce qui est représentable. On touche au réel lorsqu’on va jusqu’aux frontières de l’impossible, aux frontières de ce qu’il est possible de se représenter. Le réel est cette part de la réalité qui résiste, qui se soustrait à tout accès : une part qui résiste, impensable. Un réel sur lequel on bute, un reste qui reste là, qui insiste, au-delà de ce qui a été réalisé.

Tenir compte de cette butée logique est central. Cette butée est ce qui permet de s’orienter dans la clinique issue des biotechnologies, au-delà de leur pouvoir sur la nature. Il faut, en effet, donner une place à cet impossible qui surgit, ne pas l’écarter. Avec les biotechnologies, on rencontre inévitablement et logiquement quelque chose qu’on ne peut penser. Avec ces technologies, on opère sur le réel, on touche concrètement au réel : on fabrique des situations nouvelles dont on ne sait pas ce que c’est. On crée un monde, un monde inventé, sans savoir ce que l’on a fait. Quelque chose apparaît donc dans « l’aventure de la science » [5] qui est au-delà de toute connaissance possible [6]. Cet impossible se manifeste, pour Lacan, par ce qu’il désigne comme « le point panique » [7]. On bascule de la perplexité vers l’angoisse, du vertige à l’évidence de l’angoisse duquel elle procède. Prenons quelques-uns de ces points de butée [8], issus de questions intimes, qui font prendre le feu à la société. Qu’en est-il du père qu’on ne peut confondre avec le donneur de sperme ? Qu’en est-il de la mère, aujourd’hui devenue incertaine [9], entre la donneuse d’ovule et celle qui porte la gestation – sans doute une révolution anthropologique majeure, sans précédent. La procréation a été rendue possible pour toutes les femmes, à partir du débat politiquement très contesté sur la possibilité de procréer entre deux femmes, dans les couples homosexuels. Mais, dans la réalité, depuis la nouvelle loi de bioéthique admise, la grande surprise a été que soixante pour cent des demandes de procréation chez les femmes sont des demandes de femmes seules [10], non pas de couples de femmes comme cela était attendu. Qu’est-ce que ça veut dire ? Et pas seulement. On imaginait pour les femmes seules, des femmes à l’âge limite de la possibilité biologique de procréation. Dans les faits, ce sont aussi des jeunes femmes, certaines encore vierges, ou des militantes asexuelles qui veulent le rester dans la procréation. Comme si on assistait à un retour des vierges ! On constate à quel point tout n’était pas du tout prévu ! Ces imprévus sont aussi des remaniements du rapport au manque, selon aussi une insupportabilité de la sexualité…

Finalement, on retrouve toutes les questions propres aux névroses : qu’est-ce qu’un père ? que veut une femme ? d’où viennent les enfants ? Et tout cela dans l’inédit, jusqu’au malentendu sur l’origine. Par exemple à propos de la levée de l’anonymat du donneur de sperme, on parle d’« accès à l’origine ». Mais l’origine, n’est-elle pas d’abord dans le désir de ceux qui ont conçu un enfant. C’est dans le désir, dans le projet d’enfant, qu’est d’abord l’origine.

Quoi qu’il en soit, l’origine reste fondamentalement soustraite. Peut-on savoir d’où viennent les enfants, d’où l’on vient ? Pourquoi suis-je moi et pas quelqu’un d’autre ? Pourquoi ici et pas en un autre lieu ? Pourquoi maintenant et pas en un autre temps ? Toutes ces questions restent insolubles, pour toujours vertigineuses… L’enfant reste produit de cette loufoquerie qu’on appelle l’amour, comme le disait Lacan [11]. En effet, ça aurait pu être un autre homme, une autre femme, un autre spermatozoïde, un autre ovocyte : tout cela, c’est du contingent, du tout à fait hasardeux, ce qui n’empêche que quelqu’un résulte de tout cela, que le contingent est devenu du nécessaire, inévitablement : reste au sujet d’advenir de tout cela, de ce qui le précède, de ce qui le détermine, au-delà de ce qui le détermine depuis le hasard dont il est issu.

Mais on peut ne pas supporter le hasard : d’où la tentation de vouloir le maîtriser, le réduire. D’où la tentation de prédire l’enfant [12]. Tel est certainement le grand changement social en perspective des procréations médicalement assistées, au-delà de l’agitation sur les partenaires de la procréation, les couples de femmes, les femmes seules, les vierges, les couples d’hommes, la gestation pour autrui. Au-delà de tout cela, le lien entre procréation et prédiction représente l’enjeu majeur aujourd’hui. Un enjeu qui met en question l’accès solidaire au système de santé, qui est spécifiquement basé sur la réciprocité d’un non-savoir sur qui va être atteint par quoi. La possibilité de prédiction représente ainsi un point de butée majeur dans le monde de la procréation, son actualité à venir.

Mais il y a aussi le problème du posthume, c’est-à-dire de la possibilité d’une procréation posthume, à partir de gamètes conservés, toujours là au-delà de la mort. Cela peut être concrètement en jeu à travers la conservation des gamètes lors de traitements oncologiques. Il peut y avoir une tentation de procréer au-delà de la mort lorsque celle-ci s’est imposée. La question de la mort dans la procréation est en effet centrale, même si elle se trouve particulièrement refoulée. Comme le rapporte Socrate, à partir des propos de Diotime dans Le Banquet de Platon : « La procréation vise la part d’immortel dans le vivant mortel » [13]. La mort dans la procréation, c’est aussi ce qui peut faire retour dans tout projet procréatif, parfois concrètement, dès lors qu’un réel s’impose depuis la conception et, au-delà, particulièrement au cœur des risques périnataux et néonataux. Même si elle n’a pas été admise, même si elle apparaît comme contradictoire, la mort reste en perspective, et parfois s’impose. Comme le disait Montaigne : « Le jour de votre naissance est le premier pas sur le chemin qui vous mène à la mort aussi bien qu’à la vie » [14]. On pourrait l’appliquer aussi au jour de la conception.

La possibilité de la mort, c’est peut-être ce qui offre paradoxalement une liberté au-delà de ce qu’impose toute conception. Il y a la mort qui met fin à la vie, il y a la mort qui la sous-tend, comme le propose Lacan : « Car il ne suffit pas d’en décider par son effet : la mort. Il s’agit encore de savoir quelle mort, celle que porte la vie ou celle qui la porte » [15]. La possibilité de la mort, c’est aussi ce qui démontre la vie. Une possibilité présente dès l’origine, avec l’origine : une possibilité qui introduit paradoxalement à une possible liberté.

D’où la question : « L’origine, qu’est-ce que ça change ? » [16] – ça change tout, mais ça ne change pas qu’on peut potentiellement tout changer de ce qu’impose l’origine. De sa position, le sujet est en effet responsable, comme le pose Lacan [17]. À la question, l’origine qu’est-ce que ça change, il y a donc deux réponses possibles. Une première : l’origine, ça change tout – une maladie génétique, un génocide, une procréation médicalement assistée, une tragédie cachée, non dite, qui fait retour ; il peut y avoir tout dans l’origine, au point de ne pas savoir jusqu’où remonter, l’origine est infinie. Une deuxième réponse : mais l’origine n’est pas tout – il y a ce que l’on en fait. D’où l’on vient ne dit pas ce que l’on devient : à chacun son origine, mais aussi à chacun sa façon de faire avec son origine, pour qu’elle ne devienne pas fatalité. À chacun de faire avec les vertiges technologiques dont il est issu. À chacun de faire avec la constellation familiale qui en résulte. L’origine reste à venir [18] ! Il y a la clinique de l’origine mais il y a aussi la clinique du devenir. Et l’origine se prend dans le tourbillon du devenir, elle est à remettre en jeu sans cesse. Il s’agit donc de ne pas faire de l’origine un destin, même lorsqu’il y a prédiction : l’origine, c’est maintenant, dans l’instant, qu’elle se rejoue, qu’elle se joue. Tel est le vertige en jeu avec l’origine !

 

 

François Ansermet

 

 

[1] Giacobino A., Ansermet F., « Nouveaux modes de procréation, nouveaux modes de société », in Misrahi-Abadou M., Cyrulnik B., Nouvelles fertilités, nouvelles familles. Nouvelle humanité ?, Paris, Odile Jacob, 2024, p. 225-236.

[2] Ansermet F. La Fabrication des enfants : un vertige technologique, Paris, Odile Jacob, 2015.

[3] Ce que Lacan désigne comme la butée logique de l’impossible, d’où justement « le réel surgit » Lacan J., Le Séminaire, livre vi, Le Désir et son interprétation, 1958-1959, Paris, La Martinière/Champ Freudien, 2013, p. 143.

[4] Pour reprendre l’expression de Jacques-Alain Miller : « […] on remarque l’émergence d’un désir de toucher au réel en agissant sur la nature : la faire obéir, mobiliser et utiliser sa puissance » Miller J.-A., « Un réel au xxie siècle. Présentation du thème du ixe congrès de l’amp », La Cause du désir, 2012, p. 82.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre vi, Le Désir et son interprétation, 1958-1959, op. cit., p. 449.

[6] Ibid., p. 450.

[7] Ibid., p. 108. 

[8] Qui sont peut-être aussi des « points d’ouverture », comme me l’a dit Jacques-Alain Miller lors de mon exposé sur ces questions le 24 juin 2017 au « Séminaire Champ Freudien, Année zéro » au local de l’ECF à Paris ; https://www.lacan-tv.fr/video/cours-de-psychanalyse-4eme-partie-ledit-du-comite-dethique/

[9] Ansermet F, Giacobino A, « Mères certaines, incertaines, multiples », Critique, « Papas, mamans », p. 915-916, août-septembre 2023, p. 755-766.

[10] Ansermet F., Gründler N., « Procréer sans autre », Médecine de la Reproduction, vol. 25, n°4, 2023, p. 376-381.

[11] « Vous êtes surgi de cette chose fabuleuse, totalement impossible, qu’est la lignée génératrice, vous êtes nés de deux germes qui n’avaient aucune raison de se conjuguer si ce n’est cette sorte de loufoquerie qu’on est convenu d’appeler amour. » Lacan J., « Le phénomène lacanien » [30 novembre 1974], Les Cahiers cliniques de Nice, 1998, 1, p. 9-25.

[12] Ansermet F, Prédire l’enfant, Paris, PUF, 2019.

[13] Platon, Le Banquet, trad. de L. Brisson, Paris, GF Flammarion, 2000, p. 152.

[14] Montaigne, Essais, Livre I, chapitre xx.

[15] Lacan J., « Subversion du sujet et dialectique du désir », Écrits, Seuil, Paris, 1966, p. 810.

[16] Ansermet F., L’Origine, qu’est-ce que ça change ? Genève, Labor & Fides, 2024.

[17] « De notre position de sujet, nous sommes toujours responsables », Lacan J., « La science et la vérité », in Écrits, op. cit., p. 858. 

[18] Ansermet F., L’Origine à venir, Paris, Odile Jacob, 2023.





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