Ilaria a huit ans. Son jeu favori est de sentir le haut de son corps suspendu dans le vide et le contact de ses genoux repliés sur le métal, elle est alors traversée par le vertige. Depuis la séparation de ses parents, elle ne voit son père qu’une fois par mois. Elle est donc surprise d’entendre sa voix à la sortie des classes, mais elle saisit cette main moite qu’il lui tend. Et sa vie bascule dans une vertigineuse errance sur les routes d’Italie, privée de sa mère, de sa sœur, de son école et de tout ce qui constituait jusqu’ici sa routine ou son petit monde symbolique.
La perte, cause de l’angoisse
« De la ville où nous avons conçu notre fille. STOP. Celle que tu as perdue en échange de ta liberté. STOP. » [1] C’est le télégramme que son père adresse à sa mère. Ilaria devient l’objet d’échange d’un homme qui ne peut supporter la perte de sa femme. Elle aimerait protester, mais quand son père est nerveux, il vaut mieux se taire. L’affirmation d’une position subjective est trop risquée. Pour preuve, devant la sculpture du Bernin, Apollon et Daphné, à Rome, il lui dit : « Tu vois, Daphné se transforme en arbre. Si elle n’avait pas cherché à échapper à Apollon, cela ne serait pas arrivé. » [2] La petite fille tente de se consoler avec sa peluche. Birillo a les yeux couleur chocolat au lait qui brillent, un ventre crème et un pelage doux. Son père lui a pincé la joue quand il lui a offert, un geste qui est sur sa joue comme sa signature et qu’il répétera durant deux ans. Elle finira par détester ce geste. Dans une voiture aux odeurs d’alcool et de fumées de cigarettes, ils écoutent de la musique. Quand elle tourne la tête, elle voit bien les larmes de son père et aimerait le consoler. Alors, elle pose sa main sur son avant-bras et il lui sourit : « Ma Princesse… toi, tu me comprends. » C’est valorisant qu’il l’appelle comme ça pour la première fois.
Le silence et ses affinités avec la jouissance
Entre le whisky, dont il dit que c’est son médicament en lui pinçant encore la joue, et ses mensonges que tout le monde croit, un silence grandit en Ilaria. « Un vrai sac de nœuds » [3]. Elle voudrait être invisible et suspendue au calme mais, lui, a besoin de parler, de lui dire qu’avant la vie était simple : « Avant vos naissances, on faisait tout ensemble, absolument tout. On était collés. On n’arrivait pas à vivre une minute l’un sans l’autre ». Ou encore : « Elle dit qu’elle veut divorcer, qu’elle ne m’aime plus… Elle ment. Je ne signerai jamais cet acte de divorce. Je dois la faire changer d’avis. » Elle entend son père respirer fort, retenir des mots qui éclatent dans sa bouche. Elle voudrait rentrer mais, immédiatement, l’idée de le quitter la glace. Elle ne peut pas le laisser seul. Il lui dit que, grâce à son air angélique, tout marche comme sur des roulettes, les gens ne se méfient pas, et elle ne peut s’empêcher de se réjouir à l’idée de lui faire plaisir. Elle s’applique à faire bien attention, à ne pas faire de fautes d’orthographe, il déteste ça. Et quand il a crié très fort à cause d’un double « p », elle a eu honte. Maintenant, avant d’ouvrir la bouche, elle prend son temps, commence sa phrase, l’observe et si elle voit le moindre signe d’irritation, elle se tait. Quand il lui dit de parler, elle hésite.
Désobéir
C’est dans une gare qu’un souffle de vie surgit, quand elle regarde le panneau d’affichage inventer des mots. Elle ne peut alors s’empêcher de penser qu’il se rebelle, qu’il désobéit. Désobéir, elle dit que ce mot tombe en elle comme un caillou. Il la traverse tout entière. Quelque chose s’effondre, la vivifie. Si elle veut, elle peut elle aussi inventer des mots, comme ce panneau. Son regard change. Il lui semble que la voix de son père sonne désormais faux. Quand elle pense à ce que font sa sœur et sa mère, elle serre les poings et un poids s’installe sur sa poitrine. Un jour, un colis de sa maman parvient par l’intermédiaire de sa grand-mère paternelle, elle laisse alors ses larmes couler sur ses joues. « Maman ne m’a pas oubliée » pense-t-elle. Un petit mot caché la prie d’appeler. Une tentative qui rate et qui n’est pas sans conséquences. Son père lui dit qu’elle l’a trahi et qu’il ne lui fait plus confiance. Elle devra appeler sa mère pour lui dire qu’elle la déteste, et sera placée en internat.
Ilaria affectée dans ses rapports à l’Autre
Elle a envie de dire à la sœur de l’internat qui tente de l’aider à rattraper son retard qu’elle ne fait pas exprès d’oublier, les mots tombent dans sa tête comme des flocons de neige et fondent. Elle ne rêve pas, mais c’est plus fort qu’elle, elle pense tout le temps au coup de téléphone. Elle a si peur que sa mère ne l’aime plus. Elle voudrait lui dire que c’est son père qui l’a forcée. Mais cette pensée ouvre une fenêtre qui se referme aussitôt car, si elle dit quoi que ce soit, elle le trahira encore une fois. Quand il ne vient pas la chercher pour son anniversaire à l’internat, elle fugue. Quand il la retrouve, il l’emmène chez sa grand-mère paternelle, qui elle-même l’amènera vivre chez une amie à elle, Isabella, chez qui elle rencontre Ninì. La petite fille se sent comme une idiote, un paquet encombrant [4]. Mais les jours passant, c’est ici qu’elle trouvera un peu de calme et le goût de vivre.
L’incarnation d’une relation à un désir [5] non anonyme, soit un Lieu et un Lien
Elle aime plonger dans ce monde, utiliser son nez, ses oreilles, ses doigts pour aider Ninì à faire des conserves, à travailler la terre du potager. Ce qui lui importe, c’est de l’écouter lorsqu’elle lui explique comment tenir une fourche, comment arracher les pommes de terre, comment couper les oignons. « Essaie », dit-elle toujours. Avec elle, elle ne craint plus de dire des bêtises. Les yeux deviennent joueurs et malicieux. Ninì sait tout faire avec ses mains, coudre, faire des biscuits. Ses mains savent un tas de choses. Quant à Isabella, elle lit, et c’est comme si chaque mot marquait le corps de la petite fille, l’ouvrait, l’engourdissait. Des images défilent sous ses paupières, elle devient mer, fil, baleine, sel… Quand Isabella lit, elle agite ses épaules, ses mains, fait des pauses, accompagne les phrases, ondule. Le salon se remplit d’air, le vent siffle. Ilaria est prête à sauter, à nager. La bibliothèque qui jusqu’ici la faisait trembler l’attire maintenant. Chaque livre contient un univers. Elle met de l’ordre dans les images, ajoute des personnages, des détails, des mots, élargit le récit en repoussant les limites, désobéit à la logique, trouve l’endroit où le corps bascule et atteint un nouvel équilibre.
Choir. Trou noir de l’Ek-sistence
Mais son père vient la chercher. Elle se demande ce qui l’empêche de le haïr, sans doute la honte qu’elle a vue dans son regard, le jour où, exaspérée, elle a vidé sa bouteille dans le lavabo de la salle de bains. Il l’a regardée du coin de l’œil et a baissé les yeux, sans dire un mot. Maintenant, Ilaria refuse de manger. Elle fait le choix de s’absenter, de se retirer de sa main, de son bras, de ses orteils, d’endormir chaque muscle de son visage, de devenir un tronc, de s’enfoncer dans le noir, seul moyen de se sentir en sécurité. Il lui suffit de fermer les yeux, de se concentrer un peu et ses nerfs s’engourdissent puis s’éteignent. Son corps est comme derrière une vitre, imprenable. Le monde peut tourner, elle n’existe plus. Elle s’annule.
De l’impuissance à l’impossible
Deux ans auront été nécessaires pour ce rendez-vous avec des avocats. Sa mère entre, son cœur bat à toute vitesse, elles se regardent. Ilaria retrouve le timbre de sa voix, dans ses bras, son odeur, mais quelque chose a changé. L’avocat pose sa main sur l’épaule de l’enfant et lui demande, puis répète sa question : « Avec qui veux-tu aller ? Avec Maman ou avec Papa ? » Impossible de répondre. Ilaria se rétracte, retrouve sa grotte, s’enfonce dans le noir. Quand son père finit par consentir, il la serre dans ses bras. Elle perçoit sa peur, l’odeur de ses larmes, ses mains sont moites. Avec sa mère, elles ne parleront pas de ce qui s’est passé. Le mot Papa est sous leurs pieds, comme un morceau de verre qu’elles évitent. Sa mère et à sa sœur lui sont devenues étrangères. Deux ans d’absence, ça ne s’efface pas. Son père se transformera en une pièce à l’intérieur d’elle, dans laquelle elle rangera ses souvenirs.
En 2024, le Prix Fémina des lycéens a été décerné au roman Ilaria ou la conquête de la désobéissance de Gabriella Zalapì. Un roman au plus près des préoccupations des enfants et jeunes dans le monde d’aujourd’hui.
Dominique Grimbert
[1] [1] Zalapì G., Ilaria – Ou la conquête de la désobéissance, Chêne-Bourg/Suisse, Éditions Zoé, 2024, p. 81
[2] Ibid., p. 83
[3] Ibid., p. 29.
[4] Ibid., p. 133.
[5] Lacan J., « Note sur l’enfant », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 373.
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