Trois rôles pour une énigme - Étienne Germe
- 23 févr.
- 7 min de lecture
« Si l’enfant est une énigme pour l’autre,
celui qui doit s’occuper de lui, il l’est aussi
et surtout pour lui-même. »
Philippe Lacadée
Je voudrais vous parler de Lou. Professeur de Lettres en Lycée général, j’assume par ailleurs un enseignement dans une option-théâtre. Celui-ci suppose un cours de deux heures par semaine et un stage de trois jours en fin d’année scolaire, auquel succèdent deux représentations, l’une avec un public de lycéens, l’autre accessible à tous. Le travail repose sur un partenariat avec un comédien qui intervient sur le tiers des séances et nous fait bénéficier de son expérience. Traditionnellement, nous menons de septembre à décembre une pratique d’atelier reposant sur de multiples exercices impliquant le corps, la voix, l’improvisation… De janvier à juin, nous élaborons un projet de spectacle que nous réalisons à terme. Tous les trois ans, nous accueillons un groupe d’une vingtaine d’élèves de seconde, âgés de quinze ans environ, et nous les accompagnons durant ce temps long dans la découverte du théâtre. Chaque année est rythmée par des sorties pour assister ensemble à la représentation du répertoire le plus divers : circassien, mime, clown, danse, opéra, théâtre classique, moderne ou contemporain. En 2022, j’accueille donc un nouveau groupe de vingt élèves, Lou est l’une d’entre eux.
Dans les premières semaines, je propose souvent un exercice qui nécessite un engagement fort vis-à-vis du groupe : interpréter une chanson, un écrit ou un extrait de pièce, sans obligation autre que de le présenter en toute liberté. Lou chante un extrait d’une chanson de Billie Eilish, « I don't wanna be you anymore » :
Don't be that way
Fall apart twice a day
I just wish you could feel what you say
Show, never tell
But I know you too well
Got a mood that you wish you could sell
Tandis que je note la proposition dans le carnet de bord, j’avoue mon ignorance. « Quoi, vous ne connaissez pas Billie Eilish ? ». Il s’agit d’une chanteuse âgée de seize ans qui a connu, en 2017, une promotion internationale fulgurante grâce au générique d’une série télévisée américaine, 13 Reasons Why, récit par étapes des treize raisons qui ont poussé une jeune fille au suicide. Son style appartient à la gloom pop, la pop sombre, dépressive. Les paroles de la chanson peuvent se traduire ainsi : « Ne sois pas du genre / à t’effondrer deux fois par jour / J'aimerais tellement que tu puisses ressentir ce que tu dis / Montre, ne dis rien / Mais je te connais trop bien / Tu as une humeur que tu aimerais pouvoir vendre ».
La dimension programmatique de la chanson se vérifiera tout au long de l’année. Lou a une humeur hors de contrôle. Elle s’absente sur plusieurs séances, revient puis disparaît à nouveau. Quand elle est présente, épisodiquement, elle participe pleinement aux exercices, souvent tentée par des interprétations surjouées et excessives.
Nous préparons une pièce de Simon Grangeat, Du piment dans les yeux. Cette pièce est inspirée par l’itinéraire véridique d’un adolescent, Mohamed Zampou, qui a traversé le continent africain dans le but de continuer des études en France. Au moment de la répartition des rôles, j’attribue à Lou deux rôles secondaires, celui d’un milicien et d’un « prési ». Le premier exerce une répression violente vis-à-vis de personnages migrants, le second dirige un camp informel en Afrique du Nord, avant la traversée de la Méditerranée. Face aux absences de Lou, je choisis un moindre mal en cas de défection le jour du spectacle.
Le stage de fin d’année se déroule en mai 2023. Lou est présente les trois jours et manifeste une humeur exécrable. Elle compose avec deux autres élèves un isolat dédaigneux qui prend ses distances par rapport aux autres. Elle agresse en coulisses l’un des jeunes comédiens en le traitant de nullité. Je suis obligé de réunir le groupe sur scène le matin du troisième jour pour faire une mise au point. Elle nous attribue alors à la comédienne et à moi-même un qualificatif : « Aigris, vous êtes aigris ». Lorsque je lui demande de nous expliquer le sens du mot, elle se trouve en difficulté. Elle a simplement mémorisé qu’il s’agissait d’un mot blessant et nous l’envoie à la figure. Durant le spectacle, Lou adopte une attitude problématique, commentant le jeu de ses camarades à voix basse tandis qu’elle est sur scène et prenant ainsi le risque de gâcher la représentation.
En septembre 2023, j’accueille pour la deuxième année consécutive le groupe d’option-théâtre. La composition a changé, trois élèves ont quitté le lycée et un autre a décidé d’arrêter. Trois nouveaux se sont ajoutés et le groupe s’équilibre à dix-neuf présents. Lou est toujours là. Elle reprend le cours de l’année sur le même mode : une humeur hors de contrôle et une présence très irrégulière aux séances et aux spectacles. Je propose aux élèves trois pièces différentes : Le Dragon d’Evgueni Schwartz, Le Village des sourds de Léonore Confino et Ubu Roi d’Alfred Jarry. Le groupe procède à des mises en espace, découvre chaque texte et vote. Le Dragon l’emporte par quatorze voix. Il s’agit d’une fable politique d’inspiration médiéviste qui critique le pouvoir stalinien. La pièce est interdite de représentation dès la première en 1944. Au moment de répartir les rôles, je leur propose de me donner trois choix par ordre de préférence. Curieusement, je pressens pour Lou le rôle du chat. Il s’agit d’un personnage périphérique qui accompagne le héros, Lancelot. Il joue le rôle d’informateur pour le personnage et pour le public, tout en se moquant et en persiflant joyeusement. Le vœu est aussi de l’impliquer davantage dans notre parcours commun en espérant que cela tempère son hostilité et ses absences. De fait, elle demande en premier le rôle du chat et l’obtient donc.
L’année se déroule à l’identique. Lou est présente sur certaines séances de travail puis disparaît plusieurs semaines, aléatoirement. Nous arrivons toutefois à avancer dans la mise en scène dans la mesure où le rôle est périphérique et que quelqu’un peut faire une reprise de rôle lors des répétitions. Durant le stage, en mai 2024, Lou est présente. La veille du spectacle, le troisième jour du stage, nous nous réunissons à l’heure du repas, la troupe, la comédienne et moi-même. D’un coup, Lou nous balance un discours brutal et intempestif : « Nous n’y arriverons jamais, le spectacle va rater, on n’est pas prêts, il y a encore trop de scènes à monter ». Aussitôt, l’angoisse se diffuse à l’échelle du groupe. Chacun mesure le risque d’échec de la représentation et commence à l’imaginer. J’interviens fermement en disant que nous avons fait avec la présence de chacun durant l’année et qu’il n’est pas possible de monter un spectacle avec des absents. Nous faisons au mieux et je suis confiant sur la réussite du spectacle. De fait, la représentation, le lendemain, est tout à fait réussie. Lou a failli mettre en échec le travail collectif.
En septembre 2024, j’accueille pour la troisième année consécutive, le groupe d’option-théâtre. Ils sont en Terminale désormais. La composition s’est à nouveau modifiée. Une élève a décidé d’arrêter tandis que nous accueillons deux nouveaux. Lou est toujours là. Et elle reprend le cours de l’année selon le mode qui lui est propre : une humeur toujours hors de contrôle et une présence toujours irrégulière aux séances et aux spectacles. Lors de la première séance proposée par le comédien, elle lui coupe la parole, regarde sa montre à 19 heures et manifeste ostensiblement son mécontentement : « Bon, le cours est fini, là ». Je lui explique la semaine suivante que sa remarque est très déstabilisante pour un jeune comédien qui découvre notre groupe. Elle ne dit mot.
Nous engageons cette année un travail collectif sur une nouvelle pièce de théâtre : Nuits de juin d’Agathe Charnet. L’écrivaine a procédé à une collecte de paroles auprès de nombreux adolescents pour composer une œuvre basée sur des archétypes : La fille au cœur brisé, L’influenceuse, La révoltée, L’éco-anxieuse, Celle qui a tant dormi, La bâtisseuse, La mère un peu dépassée… Cette typologie permet à chacun de s’y reconnaître et l’adhésion du groupe est immédiate. Au moment de répartir les rôles, je leur propose à nouveau de me donner trois choix par ordre de préférence. Lou demande en premier choix La révoltée et l’obtient, en partageant cette voix de colère avec deux autres élèves. Je suis surpris par l’intensité des premières répétitions. Chaque jeune comédienne développe une agressivité particulière pour porter ces tirades accusatrices et vindicatives à l’encontre des adultes. Le jour du spectacle, un parent dira : « Je ne suis pas venu ici pour me faire engueuler », témoignant involontairement de l’efficacité de la représentation. Lou est moins absente durant l’année mais elle maintient un mode singulier de présence au risque de faire échouer le projet final. Le stage se déroule en mai 2025 et elle est présente durant les trois jours. Le spectacle est très réussi. Les élèves ont introduit du chant et des chorégraphies. Ils ont ajouté leurs propres textes aux paroles des personnages. L’émotion collective est forte. Nous arrivons au terme du cycle des trois ans et nous nous voyons finalement en juin pour une dernière séance. C’est l’occasion d’un bilan, comme chaque année mais cette fois, c’est la dernière, chacun reprend sa route. Chaque élève prend la parole et c’est pour moi l’occasion d’interroger Lou, avec beaucoup de douceur, sur l’ensemble de ses comportements. La réponse est simple, claire, limpide : « Oh, mais j’étais en colère, Monsieur. » De l’origine de cette colère, je ne saurai rien mais je devine que c’est la boussole qui lui a permis de tenir durant ces trois ans. La colère comme une énergie de vie, un tintamarre pour dire qu’on ne comprend rien à ce qui nous est donné à vivre mais qu’on le vit quand même et que ça va s’entendre, que ça doit s’entendre, un tintamarre qui a trouvé sa place sur une scène de théâtre, qui a trouvé un lieu où se dire, où se danser, où se chanter, où se crier.
En septembre 2025, j’accueille un nouveau groupe pour trois ans de théâtre. C’est la première séance, ils sont trente-cinq et je ne sais pas très bien comment je vais faire pour travailler avec autant d’élèves. À la fin du cours, Lou apparaît dans l’entrebâillement de la porte. Il arrive souvent que les anciens de Terminale viennent en septembre me raconter leur nouvelle orientation. Cette année, c’est Lou. Elle commence des études de droit, me raconte qu’ils sont très nombreux et que les amphis sont très impersonnels : « Qu’on soit là ou pas, personne ne s’en aperçoit ».
Étienne Germe

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