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Principes du pouvoir de la psychanalyse face au suicide - Pierre-Gilles Guéguen

  • Pierre-Gilles Guéguen
  • 9 juin 2024
  • 9 min de lecture

Lacan intitulait l’un de ses articles les plus cités : « La direction de la cure et les principes de son pouvoir ». Aujourd’hui, le pouvoir de la psychanalyse est attaqué et cependant ce pouvoir thérapeutique n’a pas faibli depuis 1958. Il est lié aux pouvoirs de la parole et du langage et n’a rien à voir avec l’endoctrinement ni la direction de conscience. Ce pouvoir ne peut cependant pas s’exercer dans la perspective de traitement de masse anonyme qui s’impose aujourd’hui toujours davantage sur le marché psy.

 

Il y a une clinique psychanalytique du suicide. Elle ne prétend pas résoudre tous les cas. Elle ne s’oppose pas à la médication, bien au contraire, quand elle est prescrite de façon éclairée, elle s’appuie sur sa puissance et en fait un auxiliaire de l’apparole [1]. Elle vise simplement à traiter, au mieux et dans le plus grand respect de la dignité, ces sujets de la parole et du langage que la croisée de leur destin amène au bord du suicide, soit par la pensée de se donner la mort, soit par un acte qui a échoué. Loin de toute visée de suggestion ou d’empêchement, la psychanalyse peut redonner le désir de vivre, comme de nombreux témoignages recueillis publiquement le font savoir et comme en rend compte la pratique journalière de nombreux praticiens en privé ou en institution.

 

Le mystère du suicide.

L’acte suicidaire est un acte limite. Il semble déjouer la raison, être « immotivé », comme souvent le passage à l’acte criminel. Il concerne l’être humain pris dans la temporalité de son existence et, du fait qu’il peut l’interrompre, il le différencie de l’animal. En effet, seul l’être humain peut imaginer sa mort et à plus forte raison vouloir se la donner. Seulement, de sa mort, il ne pourra rien dire, et s’il réchappe au suicide, il aura raté sa mort. C’est pourquoi Lacan pouvait dire dans sa Télévision : « Le suicide est le seul acte qui puisse réussir sans ratage. Si personne n’en sait rien c’est qu’il procède du parti pris de ne rien savoir ».

 

Notons qu’il considère ici le suicide à partir d’un parti pris, c’est-à-dire d’une décision du sujet, d’une responsabilité qu’il a prise, même sans en connaître les causes. La clinique du suicide est en effet, pour la psychanalyse, celle d’un humain responsable. Elle s’oppose par là à l’idée qui anime la perspective du soin, que le suicide est le résultat d’un enchaînement fatal, d’un « trouble » de la personnalité héréditaire ou environnemental, ou encore d’une « maladie » dont l’origine serait biologique ou neuronale. Pour le dire autrement, lorsqu’il a affaire à un sujet qui pense au suicide ou qui a tenté de se suicider, le parti pris du psychanalyste est de considérer que le sujet peut en assumer quelque chose, qu’il cherche, en envisageant cet acte ou en le mettant en œuvre, à éviter une zone de savoir qui concerne au plus près son être au monde et sa possibilité de désirer, et qu’il se trouve dans l’empêchement de subjectiver.

 

Loin de considérer que le sujet qui a rencontré sur son chemin l’idée du suicide, ou en a tenté l’accomplissement, est une victime à sauver, le psychanalyste cherchera au contraire à lui donner les moyens de se réapproprier son acte ou les pensées qui l’y conduisaient, à dévoiler la structure de l’acte ou à déchiffrer les pensées obsédantes qui l’envahissaient, en bref à le subjectiver et à s’en rendre comptable. Le mystère du suicide est un mystère pour le suicidant lui-même au moment où il l’envisage, et encore davantage s’il le commet, mais la psychanalyse considère qu’il est possible de faire la lumière sur cet acte par la mise en œuvre de sa causalité inconsciente, et éventuellement d’en tirer parti.

 

C’est pourquoi toute tentative de suicide est du point de vue de la psychanalyse à prendre au sérieux, de même qu’il convient de porter la plus grande attention à l’aveu des pensées suicidaires : il n’y a pas de suicide banal. On a tort de considérer comme bénin le suicide dit « d’appel ». Il ne faut pas croire, comme on le dit parfois, que la névrose obsessionnelle protège absolument du passage à l’acte. Il y a dans toute intention suicide une mise en jeu de l’être qui, comme telle, est toujours un pari.

 

C’est que le suicide, tout comme la folie, marque les limites de la liberté humaine. Par deux fois dans ses Écrits , Lacan évoque le célèbre suicide d’Empédocle rapporté par Diogène Laërce, une fois pour signaler que cet acte symbolique de son « être-pour-la-mort » l’a rendu présent dans la mémoire des hommes du fait que la liberté de l’homme est à la fois menace pour l’autre, sacrifice « qui donne à la vie sa mesure », et renoncement suicide qui abandonne le maître à son inhumaine solitude. Il signale ainsi que l’acte suicidaire concentre en un raptus l’essence de ce qui donne son cadre à la liberté : il touche à l’autre mais aussi donne une ponctuation, un sens à la vie et exige pour le sujet une perte de jouissance.

 

La seconde fois où Lacan le cite, c’est pour indiquer que l’acte d’Empédocle, qui symbolise à nos yeux l’œuvre de la pulsion de mort, « manifeste qu’il s’agit là d’un vouloir » dans une séparation radicale de l’Autre.

 

Dans la psychanalyse donc, l’acte suicide n’est pas relatif à la morale, il est une conclusion, un vouloir du sujet qui mérite le respect et qui, quand il réussit, témoigne de la liberté humaine et aussi de ce que cette liberté peut avoir pour l’autre et pour soi-même d’inhumain.

 

Pour autant, comme Lacan l’indiquait en 1973 dans le passage plus haut cité, l’action de l’analyste consiste à donner au sujet, autant que faire se peut, le désir de surmonter la passion d’ignorance qui l’a amené à penser à se suicider ou à attenter à ses jours pour éviter un savoir le concernant. La voie de la psychanalyse consiste donc à obtenir, par le déploiement de la parole, un savoir concernant le réel que le suicidaire dans son acte évite et obtient à la fois, mais trop tard, un savoir sur la castration et un consentement aux limites qu’elle impose.

 

Clinique du continu ou clinique de l’impasse.

Il y a aujourd’hui pour l’essentiel deux façons de se rapporter au suicide. Elles reflètent deux conceptions opposées des pouvoirs de la parole. L’une suppose que l’acte du suicidant s’inscrit dans un continuum qui va de la dépression au suicide : c’est la voie des troubles de l’humeur et de la promotion irraisonnée de ce que les classifications statistiques des maladies mentales appellent troubles dépressifs. Le suicide apparaît alors comme l’issue fatale lorsqu’une dépression majeure ne peut pas être enrayée par le médicament. C’est le suicide maladie qui vient en continuation de la dépression maladie. Cette clinique, issue du DSM et de son volontarisme pragmatiste, est une clinique de la perception, de l’observation, qui suppose aussi une continuité possible du biologique au mental. On relève la tristesse, l’apragmatisme, l’aboulie, la désorganisation des conduites ; au mieux on s’entretient avec le sujet pour qu’il puisse, avec les mots, décrire ce qui caractérise son état et son humeur. C’est une clinique du perçu [3] dont la psychanalyse lacanienne a nettement formulé l’insuffisance. Elle repose pour l’essentiel dans l’espoir que le médicament fera taire la tentation suicidaire. Si l’on y ajoute la parole, c’est dans l’espoir qu’elle fasse médiation, c’est-à-dire qu’elle introduise entre le sujet et l’autre la dimension de la temporalité et du sens, qu’elle éloigne le sujet de son acte, qu’elle l’en distraie. Loin de nous l’idée de nier l’utilité de la parole à ce niveau : ce sont les mêmes techniques de debriefing qui sont employées dans les cas d’événements traumatiques par les psychologues des cellules d’intervention d’urgence, elles ont un pouvoir cathartique et resituent le moment dramatique dans la trame langagière que le sujet habite. Mais, à ce niveau, il n’est pas question de psychanalyse. C’est d’ailleurs ce que veulent les autorités sanitaires de notre pays qui pensent, semble-t-il, qu’un diplôme de psychothérapeute, acquis à la va-vite en s’appuyant sur une vague connaissance des rudiments de doctrines psychologiques peut suffire. Pour le bavardage de soutien, il n’est en effet pas besoin de psychanalystes qualifiés.

 

Le pouvoir de la parole suppose, dans la psychanalyse, qu’il en soit fait un autre usage : certes il s’agit de privilégier, par rapport au court-circuit du passage à l’acte, une voie longue qui passe par l’utilisation du langage et la recherche de sens, mais il s’agit aussi et surtout de saisir quelle jouissance a pu pousser le sujet à se nuire à lui-même et à rompre avec l’Autre, et d’agir sur ce point. La psychanalyse appliquée à la thérapeutique dispose pour cela d’outils puissants : le transfert et l’inconscient. Le transfert suppose la durée, il suppose aussi, comme Freud l’a vite aperçu, que les transferts des fantasmes de l’analysant se déposent sur la personne de l’analyste, si celui-ci sait accueillir la parole comme il convient, à la mesure de sa propre formation analytique qui passe par l’analyse personnelle. C’est pourquoi dans la direction de la cure lacanienne, l’analyste doit savoir se faire le partenaire fantasmatique des symptômes du sujet : il doit en d’autres termes se laisser utiliser avec prudence car « l’interprétation, s’il la donne, va être reçue comme venant de la personne que le transfert lui impute d’être ». D’où le pouvoir de la parole qui intervient au cœur de la jouissance du sujet pour l’encadrer, voire la modifier d’un dire. Contrairement à toutes les autres méthodes, la psychanalyse ne parie pas sur la rectification de la réalité du sujet mais sur l’impasse, l’impossible à dire qu’il a rencontré et qu’il a traduit dans un passage à l’acte autodestructeur. La psychanalyse est de ce fait aussi beaucoup moins « optimiste » que les autres thérapeutiques : elle sait que si cette impasse n’est pas lestée d’un dire, voire passée au savoir, elle se reproduira – non pas forcément dans des circonstances analogues de la réalité – mais plutôt dans les conjonctions signifiantes où le sujet rencontrera les mêmes impasses concernant son être de parole. Il s’avère donc nécessaire d’insérer la clinique psychanalytique du suicide dans un cadre théorique puissant et non pas dans un cadre a-théorique comme celui qu’offre le DSM.

 

Pour une clinique théorique du suicide.

Nous ne reprendrons pas ici ce que l’ensemble de ce dossier illustre. Il est cependant nécessaire de signaler quelques points. D’abord il y a une distinction essentielle à faire, dans le diagnostic de l’intention ou de l’acte suicidaire, entre névrose et psychose. C’est dire la nécessité absolue d’un diagnostic de structure. Or, la discipline du diagnostic psychanalytique, qui nécessite toute la finesse du clinicien et le temps passé dans l’entretien clinique, n’est pratiquement plus enseignée dans la psychiatrie contemporaine. Des catégories anciennes ont été soit démesurément élargies, (schizophrénie, psychoses dites bipolaires) soit ont disparu des manuels (l’hystérie par exemple). L’usage de la statistique a transformé l’entretien subjectif en une batterie de questionnaires dans lesquels le patient est sommé d’énumérer des comportements plutôt que de s’appliquer à la recherche du bien dire concernant le plus particulier de son cas.

 

Or l’importance du diagnostic est fondamentale, elle s’appuie sur la clinique freudienne et spécialement dans la clinique du suicide, sur l’interprétation que Lacan permet de Deuil et mélancolie. Éric Laurent et Serge Cottet le signalaient naguère dans deux articles fondamentaux : dans la dépression névrotique – dût-elle aller jusqu’aux extrémités suicidaire – c’est la brillance phallique de l’objet qui est atteinte. « Cette mise à nu de l’objet, concluait Cottet, corrélative de ce désépaississement narcissique, s’accompagne bien sûr d’une perte : celle de la jouissance, pas n’importe laquelle : la jouissance phallique » [4]. Dans ce cas, la psychanalyse mettra en jeu l’inconscient et son pouvoir interprétatif pour dégager le symptôme de la prise mortifère du signifiant. L’analysant et l’analyste s’emploieront comme il convient à ce que le temps pour comprendre permette de réduire le symptôme et de redonner au sujet l’accès au désir.

 

Dans le cas de la structure psychotique, le suicide est à comprendre comme un retour dans le réel d’un point de forclusion du symbolique ou, pour le dire dans les termes d’une clinique plus tardive de Lacan, comme une rupture du nœud entre réel, imaginaire et symbolique. C’est-à-dire, comme le précise Éric Laurent, qu’« il s’agit là d’interroger le sujet non pas du côté de l’inconscient comme discours de l’Autre mais du côté du silence des pulsions de mort […] notre hypothèse est que ces moments de rejet de l’inconscient ont même valeur indicative que tel ou tel “phénomène élémentaire” » [5]. Il va sans dire que la direction de la cure ne peut être du même ordre que pour la névrose. S’il s’agit de parier sur l’invention du sujet pour s’appareiller de nouveau à la dimension de la parole et du langage qui permet le lien social, il s’agit aussi de savoir le maintenir dans les entours du trou et de lui éviter, y compris dans le dispositif analytique, de se retrouver face à la conjoncture signifiante qui a présidé à son passage à l’acte. Dans ces cas, en particulier, il faut encore que le sujet se prête au traitement et une contingence malheureuse peut fort bien annuler les bénéfices obtenus.

 

La théorie de la forclusion généralisée extraite de l’enseignement de Lacan par J-A Miller [6], n’objecte pas, loin de là, à ce devoir d’identifier la structure voilée par le passage à l’acte. Si elle permet de décliner toute une série de cas dits de psychose ordinaire, où le déclenchement ne s’est pas produit du fait d’un nouage symptomatique réalisé par le sujet autrement qu’à la manière du névrosé, elle ne dispense pas cependant d’être attentif, pour ne pas le piétiner, à ce qui s’est produit, comme le disait Lacan, au joint le plus intime de la vie du sujet. C’est le sens des indications que donnait J.-A. Miller, dans la « Conversation sur les embrouilles du corps », tenue à la Section clinique de Bordeaux en 1999 [7].

 

Pierre-Gilles Guéguen

 

 

Texte publié dans Face au suicide : la psychanalyse, Mental 17, avril 2006, NLS.

[1] Laurent É., « Comment avaler la pilule ? », Ornicar ?, no 50, Navarin/Seuil, Paris, 2003.

[2] Lacan J., Écrits, Seuil, 1966, pp. 318-320 et p. 843.

[3] Miller J.-A., « Logique du perçu et du sujet », Cahier n° 5, Automne 1995.

[4] Cottet S., « La belle inertie », Ornicar ?, no 32, Navarin/Seuil, 1985, p. 68.

[5] Laurent É., « Mélancolie, douleur d’exister, lâcheté morale », Ornicar ?, no 47, Navarin/Seuil, 1988, p. 15.

[6] Miller J.-A., « Forclusion généralisée », Cahier 1, Automne 93, publié en espagnol dans Los signos del goce, Paidos, Buenos-Aires, 1998, p. 367 et sq.

[7] Miller J.-A., « Les embrouilles du corps », Ornicar ?, no 50, Navarin/Seuil, 2003, p. 228 et sq.




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