Parents concernés - Yasmine Grasser
- Yasmine Grasser
- 21 févr.
- 3 min de lecture
Les drames de la vie familiale ne manquent pas d’affecter le corps d’un enfant, de dérégler son mode de vie, de gâter ses liens familiaux et scolaires. Chez les parents qui s’en inquiètent, ces drames suscitent une demande de rendez-vous. Mais auprès de qui ? Qui consulter quand on vous dit de « faire suivre » votre enfant par un psy ? Comment faire la différence entre un psychologue et un psychanalyste ?
Confrontés à l’injonction d’un « besoin de suivi » parce que le comportement de leur enfant n’est pas adapté aux réalités scolaires, certains parents choisiront d’adresser leurs questions à un psychanalyste avant de lui confier leur enfant. Qu’ils consultent dans une institution ou en cabinet, un psychanalyste d’orientation lacanienne, en réponse, saura s’enquérir : de l’idée que ces parents se font de la difficulté de leur enfant ; de l’ouverture de chacun d’eux à l’égard de la psychanalyse ; de la manière dont ils ont ou vont parler à leur enfant de ce rendez-vous pas ordinaire pour lui.
Pour expliquer un tel rendez-vous, les parents trouvent des formules assez simples qui placent le manque-à-dire tantôt de leur côté tantôt du côté de l’enfant. Parmi les énoncés qui reviennent le plus souvent, nous entendons : « Nous allons voir quelqu’un pour lui parler de ce qui est difficile entre nous, pour qu’il nous aide à comprendre » ; ou bien : « Nous allons voir quelqu’un à qui tu pourras tout dire ». Dire… tout dire… c’est bien difficile ! Et chacun le sait, peut-on tout dire ? Mais quel rapport entre la plainte de l’école et cette proposition faite à un enfant ?
Quotidiennement, les parents savent que leur enfant quand il n’arrive pas à dire, il se tortille, il dit « je t’aime, je t’aime » ou « je vous aime » ; que lorsqu’il a fait des sottises et qu’il est sommé de tout leur dire, c’est la crise parce qu’il n’y arrive pas non plus. Il est clair que ce que craint le plus un enfant, aimant ou penaud, c’est de n’être plus aimé, alors il parle à tort et à travers pour être aimé. Ainsi poussé à dire des bêtises, il énerve ses parents, pas le psychanalyste, qui lui a appris de sa formation que c’est le signifiant qui est bête.
La bêtise, ça parle, dans tous les sens, par amour, et un psychanalyste y croit, et il croit que ça fabrique du sujet, juste parce qu’on ne peut pas tout dire. Dans Encore, Lacan dit qu’il ne demande pas à celui qui vient le voir à quoi il pense parce que l’inconscient changerait le sujet. Il écrit : « Le sujet est proprement celui que nous engageons, non pas, comme nous le lui disons pour le charmer, à tout dire – on ne peut pas tout dire – mais à dire des bêtises, tout est là [1] ». Dire des bêtises engage le sujet, et dire des bêtises par amour des parents provoque le désir de l’analyste.
Aussi quand des parents consentent à questionner un psychanalyste au sujet de leur enfant, ils savent que leur enfant tout comme eux est concerné par ce on ne peut pas tout dire.
On connaît l’expression forgée par Lacan : « le psychiatre concerné [2] ». On connaît un peu moins l’usage qu’il tire de son étymologie, cum-cernere, empruntée au latin médiéval scolastique, qui signifie qu’il existe un « rapport de concernement » du sujet avec le langage. Pour Lacan c’est le langage qui fait le sujet, qui cerne la chose qui ne peut pas se dire, et il arrive, dit-il, que le langage fabrique le désir. Voilà ce que le psychiatre partage avec le fou. Ajoutons voilà ce que le psychanalyste partage avec un enfant.
Dans ce fil, un enfant concerné a un rapport de concernement avec la langue de sa famille, c’est par elle que se « met en valeur l’irréductible d’une transmission […] [celle] d’une constitution subjective, impliquant la relation à un désir [3] », non anonyme.
Un enfant, même petit, se sent concerné par l’amour de ses parents que portent leurs paroles adressées à un psychanalyste, qui parlent de lui, le visent, le divisent comme sujet. Il le leur rend bien cet amour en « consentant » à son tour à parler avec celui qui devient son psychanalyste.
On est loin de la psychothérapie qui ne s’intéresse pas au sujet du langage, seulement à la réparation du sujet psychologique.
Yasmine Grasser
[1] Lacan J., Le Séminaire, livre xx, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 25.
[2] Lacan J., « Petit discours aux psychiatres de Sainte-Anne » (10 novembre 1967), inédit. Retranscription disponible sur internet.
[3] Lacan J., « Note sur l’enfant », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 373.
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