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Les langues mortes, promesse de vie - Violaine Clément

  • 22 févr.
  • 9 min de lecture

Pendant des années, j’ai été enseignante de branches en danger de mort. Rien de tel pour leur donner de la vie. Le lien avec la psychanalyse est évident : ce qui peut se perdre m’intéresse. J’y trouve une odeur d’éternité et un goût du beau, mais surtout une accroche à la vie. Cela peut sembler tellement anachronique à l’heure où nous croyons que l’intelligence artificielle va remplacer le savoir qui s’acquiert par hasard, par erreur, par désir. La psychanalyse est aujourd’hui, comme toujours, à cette place : elle peut disparaître. C’est ce qui me rend aujourd’hui l’École de psychanalyse tellement précieuse.

 

L’école dans laquelle j’ai travaillé comme enseignante de latin, de grec et d’histoire ancienne, puis comme adjointe de direction, je n’y suis plus depuis quelques années. C’est de cette place, n’y être plus, que je m’autorise à rappeler quelques détails, pas tous divins, plutôt que des concepts, ou des théories. Voilà donc ce qui me reste.

 

Durant toutes ces années, j’ai aimé choisir, pour initier mes jeunes élèves de grec à la lecture, parmi les textes qui avaient traversé les siècles des lectures, ceux qui me plaisaient à moi : Sophocle, avec Antigone, Aristophane, avec L’Assemblée des femmes, Platon, avec Le Banquet, Médée avec Euripide, Sappho avec l’amour … Avec ces auteurs, dont on abordait la lecture en ânonnant le texte grec, tout en s’appuyant sur la traduction, ils pouvaient rapidement apercevoir, par l’entrebâillement, un peu du monde qui séparait la traduction de l’original. Le sens était nécessaire, mais le signifiant n’a pas un seul sens. Souvent, pour saisir le sens d’un seul mot, d’un signifiant, on ne devait pas hésiter à plonger dans un monde qui n’était plus. Je me rappelle encore l’étonnement de cet élève qui m’a dit un jour en lisant Antigone : « Mais c’est bien plus facile en grec ! » Certes, nous lisions les lettres en grec, et je faisais résonner un mot ou un autre, ce qui rendait le texte vibrant, vivant.

 

Je me souviens bien aussi de ces jeunes élèves en grande difficulté, la plupart psychotiques, qui me demandaient : « Madame, pourquoi apprendre l’histoire de la Grèce ? Ce n’est pas chez nous … Pire, vous apprenez la langue de ces gens qui sont tous morts. Pourquoi perdre son temps à en parler ? »  Il est vrai que certains venaient du Kosovo, ils avaient fui la guerre, mais ils refusaient d’apprendre une autre langue, ils restaient dans la leur, ils restaient dans leur maison, dans leur (st)abitat, comme le nommait Lacan. Alors que j’essayais de leur dire pourquoi ça m’intéressait, moi, qui étais bien vivante, présente, une jeune fille prit la parole : « Madame, il y a quelque chose que j’ai toujours voulu savoir, mais que je n’ai jamais osé demander : je peux vous demander ? » J’étais évidemment d’accord, mais c’était sans compter sur les camarades qu’elle fatiguait, qui ne l’aimaient pas, qui ne voulaient pas qu’elle parle, qu’elle l’ouvre. Ils la trouvaient bête. J’ai insisté en disant que ça m’intéressait, moi. Et c’est là qu’elle a osé me demander : « Madame, quand je vous parle, moi, je suis toujours là ? » J’ai eu un moment de vacillement : que répondre à une telle demande ? Et puis ça m’est venu : « Oui tu es là, parce que je te vois, et que je t’entends ! » Elle a reçu ma réponse comme un diplôme. Et puis, quand je lui ai dit qu’Aristote, un Grec mort depuis longtemps, avait passé beaucoup de temps à se poser des questions comme celle-là, ils ont cessé de rire, et ont voulu savoir qui c’était, ce drôle de bonhomme, aussi bête que leur camarade. Et puis on a parlé du soleil qui se levait … Et du fait qu’aujourd’hui, bien sûr, on sait que le soleil ne se lève pas. Mais qu’on dit encore ça parce qu’il y a longtemps, on croyait que la terre était plate, et que le soleil se levait, qu’il montait dans le ciel, mené par un char, et qu’il tombait toutes les nuits dans la mer … On voyait bien la mer devenir toute rouge. Ils n’étaient pas si bêtes, ces Grecs. Pas plus que tous ceux qui, par exemple, croient en la création du monde par Dieu, en sept jours …

 

Lorsque je demandais aux élèves pourquoi ils avaient choisi de faire du latin et du grec, j’ai eu la désagréable surprise d’entendre parler de faire partie de l’élite, ou encore : pour avoir une fiche de salaire à six chiffres … J’ai dû leur rappeler que ces études n’étaient pas un sésame pour s’enrichir, même si nous savons qu’il est plus facile d’entrer dans certains clubs quand on a les bonnes cartes. Mais comme le disait Montaigne, s’il est bel et bon de savoir le grec et le latin, c’est cher payé. En lisant le bel essai de Philippe Lacadée sur Rimbaud, j’ai saisi autre chose : nous avons vécu une époque où, pour beaucoup d’élèves, le latin et le grec étaient l’autre langue nécessaire pour juger de la sienne, pour s’en séparer un peu. J’ai enseigné à des élèves entre douze et seize ans, cet âge de toutes les métamorphoses. Aujourd’hui, il m’apparaît que pour certains, les études de ces branches ont pu servir de béquilles, étymologiquement, de bâtons, pour entrer dans un monde qui leur faisait peur.

 

J’ai aussi eu d’heureuses surprises : c’est ça, le vrai salaire de l’enseignant. Ainsi cet élève qui – nous débutions l’apprentissage du grec par la lecture d’Antigone, vient me dire à la fin de l’année que c’était important, ce que nous avions fait … Alors que jusque-là, il avait voulu devenir médecin, il me déclare que finalement, il deviendrait professeur de grec et de latin. Je sais qu’il a aujourd’hui son master. Lorsque je l’ai entendu récemment exposer des commentaires subversifs aux Carmina de Catulle, je me suis dit qu’il avait trouvé là à orienter sa vie. Espérons qu’il continue à trouver du plaisir dans ce qui l’avait touché alors.

 

En tant qu’adjointe de direction, j’avais aussi le bonheur de recevoir des élèves renvoyés des cours, pour des raisons parfois très surprenantes, et dont ils ne comprenaient pas forcément le bien-fondé. J’ai créé des forums de discussion, qui m’ont rendu responsable de certains dires d’élèves[1]. Ainsi ce jeune garçon qui arriva chez moi, éjecté de sa classe pour avoir ri. Je lui ai demandé de me raconter, de m’expliquer ce qui s’était passé pour que l’enseignant l’éjecte : il ne voyait pas, il ne voulait pas saisir que l’autre était … autre ! Quelle surprise pour celui qui, jusqu’ici, était resté dans son solipsisme ! Cette position, entre l’élève et la loi, m’a beaucoup appris, et c’est avec le CIEN, et avec mon entrée en analyse, que j’ai pu me mettre dans une position d’être enseignée, et pas seulement enseignante. Ou, comme le dit si joliment Catherine Henri[2], j’ai pu me décaler du corps écorché de ceux qui, en saignant, ne trouvent pas d’autre manière de faire avec ces adolescents tellement en souffrance quand ils ne savent pas encore ce que Freud nous a appris, que nous ne sommes pas maîtres dans notre corps. L’inconscient, je découvrais que ce n’était pas seulement l’autre, cet enfant, cet enseignant, ce parent, mais c’était aussi en moi, plus fort que moi, une puissance qui me dépassait, qui me menait par le bout du nez, moi comme chacun des êtres parlants soumis à la même obligation sociale de se retenir, de se contenir.

 

L’idée de permettre à tous les enfants d’entendre parler du grec, de la mythologie, de l’histoire, m’a poussée à faire circuler les élèves entre les différentes classes, où sont en Suisse répartis, selon leurs résultats scolaires, les élèves au collège, appelé chez nous cycle d’orientation. Seuls les bons élèves ont le droit de choisir de faire du latin, et du grec. Alors pour les autres, il fallait trouver une manière de leur apprendre à « mentir », à devenir Crétois.

 

Pourquoi apprendre à un élève, qui veut être franc, et qui croit qu’il peut, voire qu’il doit tout dire, tout dire, à retenir son dire, voire à mentir, me direz-vous ?

Lorsque Freud présente deux mensonges d’enfant[3], il avait bien l’idée que, tout comme les adultes, les enfants peuvent mentir, mais c’est avec Lacan que j’ai appris que pas tous les enfants ne savent mentir. Les mythes grecs, Charles Delattre le dit bien[4] en rappelant qu’Ulysse est un menteur, et que le mot muthos en grec, et le mot fabula en latin, a un rapport fort avec ce que nous appelons l’énonciation. Ce qui m’est apparu au fil du temps, c’est que certains élèves ne savaient pas que parler a à faire avec la vérité, et que la vérité, on ne peut pas la dire toute. J’ai donc parfois accompagné certains, qui s’adressaient à moi ou qui m’étaient adressés par d’autres, à construire un dire, un mythe, qui les tienne un peu mieux dans la langue. Comme Joyce l’a fait avec Ulysse, le polutropos (πολύτροπος). Ils m’ont beaucoup appris, et j’espère ne pas leur avoir nui.

 

Ainsi cet élève qui m’a dit un jour, fâché, en chiffonnant son texte et en le jetant sur mon bureau : « Vous croyez tout ce qu’on vous dit ! »

 

Ou cet autre, qui s’annonce comme dyslexique, et qui m’explique que c’est pour ça qu’il prend de la ritaline. Comme je m’étonne, il continue en m’expliquant qu’il a des voix qui lui ordonnent de faire des bêtises. Quand je lui demande comment il fait, il m’explique, avec un sourire malin : « J’ai trouvé un truc : quand la voix me demande de faire de grosses bêtises, j’en fais une plus petite, et il y a souvent quelqu’un qui me gronde. Alors, la voix s’arrête ! »

Parfois, quand je saisissais qu’un élève était l’objet d’injonctions terrifiantes, je me suis surprise à dire à haute voix, comme à la cantonade, m’adressant à personne : « Laissez-le tranquille ! » Son sourire est venu ponctuer son soulagement.

 

Il y a eu aussi ce garçon qui n’arrivait pas à s’empêcher de s’agiter, jusqu’à ce que sa mère vienne me dire, devant lui : « Quand j’ai accouché de lui, j’ai su que je n’aimais plus son père. Alors j’ai pleuré, pleuré, et lui criait, criait … » J’ai osé lui dire qu’aujourd’hui, il n’a plus besoin de sortir sa mère de sa tristesse, qu’il peut vivre sa vie.

 

Celui qui ratait toutes ses épreuves, alors que tous disaient qu’il comprenait tout, et à qui j’osai la question : « Mais à quoi ça te sert de rater tes examens ? » Il répondit, à son grand étonnement, ce qu’il ne savait pas qu’il savait : « Tant que je rate mes examens, mes parents ne divorcent pas … » L’effet de cette phrase a été tel qu’il s’est mis à réussir …

 

Ou encore cet autre, d’origine chinoise, qui avait choqué ses enseignants et ses collègues en disant son admiration pour « Hitlaire ». Il est venu écrire durant plusieurs semaines sa haine des Japonais, qu’il voulait tous tuer …

 

Ou cet autre élève de l’atelier d’écriture, un autre Rimbaud, qui écrivit « Le Promeneur du Val », et qui une autre fois, adressa à son enseignante trop aimée une lettre anonyme qui aurait pu lui valoir la prison …

 

Le dernier mot revient à ce garçon de quinze ans qui fugua en Belgique pour retrouver ce qu’il disait être sa famille. C’était la famille d’une jeune fille rencontrée par Internet, qu’il avait adoptée. Il parlait souvent à un ami imaginaire, en regardant le plafond, ce qui faisait dire à ses camarades : « Lui, il est vraiment fou ! ». Il me dit un jour : « Madame, la parole, c’est tout ce qu’on a, il faut la tenir. »[5]

J’aurais volontiers invité Freud[6], qui a si bien parlé du transfert que les élèves peuvent avoir pour tel enseignant, et qui est le moteur du désir de savoir. Comme c’était impossible, j’ai invité Philippe Lacadée pour une journée pédagogique[7] qui est restée dans les annales, et puis Sergio Caretto, qui venait d’être nommé AE[8], pour une journée qui a fait des vagues.  Imaginez une journée pédagogique avec un italophone, entre les langues … Quels effets ont eus ces ponctuations dans l’école ? Je veux croire qu’elles ne sont pas restées lettre morte, et que quelques-uns de ceux qui y étaient ont reconnu des avatars de l’inconscient, qui est notre maître à tous, ou plutôt, à chacun.

 

Aujourd’hui, à l’heure où on interdit au Texas de lire Le Banquet de Platon[9], il en va de la responsabilité de chacun de redonner à des lettres qu’on croit mortes un goût de vie. Une pensée à Samuel Paty, une pensée à chacun de ceux qui osent, parfois au risque de leur vie, redonner à l’école ses lettres de noblesse.

 

J’ai quitté cette école pour une autre école, l’AMP[10], avec toujours la même envie de ne pas céder sur le désir de creuser le sillon du champ freudien avec mes petits outils, et cet enseignement si précieux de Freud, Lacan et quelques autres. Je me souviens encore de mon père, enseignant aux futurs agriculteurs, qui avait écrit sur les murs de sa salle de classe : « Enseigner, c’est manier de la dynamite. » Pour manier la dynamite de la bonne façon, il faut s’y mettre. Pas sans savoir, un savoir qui n’est pas seulement mort, mais un savoir qui ait un lien avec la vérité.

Pas seule, sinon ça aurait explosé.

 

Violaine Clément




[1] Clément V., « Reconnaître la singularité de leur être », in La petite Girafe, no 29, L’inéducable, 2009, p. 73-75.

[2] Henri C., Un professeur sentimental, Carnet de notes, P.O.L., 2005.

[3] Freud S. (1913b), Deux mensonges d’enfants, Névrose, psychose et perversion, trad. D. Berger, J. Laplanche, Paris, PUF, 2008, p. 183-188.

[4] Professeur de langues et littérature grecque de l’Antiquité à l’Université de Lille. Voir Ornicar, n° 57, 2023, p. 9-19.

[5] J’ai développé plusieurs grains de CIEN dans un article paru dans l’ouvrage de Christine Barras et Altay Manço, L’accompagnement des familles. Entre réparation et créativité, L’Harmattan, 2019, sous le titre : « Un grain de CIEN face au parasitisme du signifiant : soutenir à l’école les inventions des enfants pris dans le tourment des mots », p.173-187.

[6] Freud S., « Sur la psychologie du lycéen », (1914), in Résultats, idées, problèmes, t.1, PUF, p. 227-231. Voir la nouvelle traduction de Fernand Cambon in Lacadée Ph., La vraie vie à l’école, Éd. Michèle, 2013, p. 206-210.

[8] Analyste de l’École.

[10] Association mondiale de psychanalyse.



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