L’errance comme position subjective (1)
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Dans notre pratique auprès des adolescents, nous sommes régulièrement confrontés à des manifestations, des comportements énigmatiques, des positions subjectives, des attitudes et même des manières d’être qui n’entrent pas dans la définition habituelle que la psychanalyse propose du symptôme. Le psychanalyste se trouve généralement dans une position d’impuissance face à la recherche du sens de ces manifestations, et l’interprétation, telle que nous l’entendons, ne s’avère pas efficace. L’investigation clinique de l’anamnèse bute rapidement sur une forme de négativisme de la part des adolescents, qui se solde le plus souvent par une formule simple : « c’est comme ça » ; un c’est comme ça sans la moindre explication. Toute tentative de reconstruction, sous les coordonnées œdipiennes, de ce que nous pouvons appeler désormais « une désorientation », voire une errance constitutive, ne conduit pas à bon port et se heurte, chez l’adolescent, au rejet d’une telle explication.
L’adolescent se présente alors comme un errant désorienté dans la langue dite du sens commun : il constate les faits, les subit, mais ne les subjectivise pas. Il n’est que le témoin muet d’un phénomène qui échappe à sa compréhension. Les mots lui font défaut pour rendre compte de son état, et il ne peut le considérer comme un symptôme. Aucun point d’identification à la figure paternelle, par exemple, ne permet de le sortir de l’impasse subjective dans laquelle il se trouve.
Nous ne considérons pas cet état comme propre à l’âge. Nous pensons qu’il s’agit d’une nouvelle forme du symptôme propre à notre époque, dont nous nous sommes proposé d’interroger les causes. Ce n’est pas un symptôme classique comme formation de compromis, mais plutôt un symptôme comme pratique de rupture. La désorientation constitue peut-être l’une de ces formes du symptôme dans le sens d’une errance, celle de sujets qui n’ont véritablement aucun point d’appui, dont les modalités identificatoires sont très fragiles et dont la constellation sociale réduit les idéaux à une logique d’acquisition. Nous considérons que ces manifestations doivent être étudiées, car elles constitueront, dans un avenir proche, l’un des traits caractéristiques de notre civilisation.
Il s’agit d’un problème apparu à la fin du XXe siècle et qui se prolonge au XXIe : celui de sujets dont la dérive subjective, l’errance subjective est particulièrement marquée. L’impossibilité d’une insertion professionnelle, l’incapacité à nouer des liens affectifs, le refus de tout engagement formel constituent les traits caractéristiques de ces nouvelles manifestations, probablement le produit d’une transformation beaucoup plus profonde, dont nous nous sommes proposé d’interroger les causes.
Nous considérons que le déclin du père et des idéaux, qui trouve sa forme la plus achevée dans l’inconsistance de l’Autre – illustrée sous ses multiples formes dans le monde contemporain – a des effets dans la clinique psychanalytique. Dans le cas des adolescents, nous avons désigné sa manifestation sous le terme de désorientation subjective ou errance. Cependant, nous constatons également que la psychanalyse fonctionne souvent comme un opérateur permettant de donner une « orientation » à cette dérive subjective, grâce à l’apparition, contingente dans la plupart des cas, d’un nouveau signifiant.
Dans la clinique, nous observons certains cas dans lesquels la fonction paternelle semble mise en question, fortement dévalorisée, voire simplement absente, où l’apparition, au cours de l’analyse, d’un signifiant quelconque, mais qui apparaît comme ouvrant une perspective d’avenir, venant ordonner un Autre pour le sujet et permettant d’« orienter » son désir. Dans un cas, le désir de devenir « pompier », chez un adolescent ayant présenté dans l’enfance de graves conduites pyromanes, témoignant d’une poussée pulsionnelle qui ne semblait trouver ni frein ni limite dans la fonction paternelle, a transformé le signifiant « pompier » en élément organisateur de son avenir. La décision ferme d’une autre adolescente de devenir « militaire » – se présentant déjà aux premiers entretiens dans l’uniforme que l’institution choisie pour ses études secondaires lui imposait – trouve son origine dans un souvenir d’enfance où le fait d’être interpellée, et ainsi paradoxalement nommée, par le policier du quartier semblait venir compenser le désengagement précoce du père à son égard. Enfin, l’émergence du désir de faire des études de « droit », chez un adolescent dont les coordonnées symboliques relatives à sa naissance sont marquées par l’illégitimité, s’inscrit dans la même direction.
De la même manière qu’à l’époque de Freud – époque de l’existence d’un Autre consistant –, cette structuration du rapport à l’avenir était renvoyée exclusivement à la transmission du père et aux figures qui le représentaient, que ce soit pour les suivre ou pour s’y opposer, nous considérons qu’aujourd’hui la psychanalyse peut prendre le relais de cette fonction. Nous tirons nos conclusions, nos hypothèses de travail, exclusivement à partir des patients qui viennent nous voir. Notre pratique est marquée par le « cas par cas », et les approches que nous pouvons proposer proviennent de l’étude minutieuse de chacune des rencontres avec celui qui s’adresse à nous. Nous n’oublions toutefois pas le discours social ni le cadre théorique dans lequel s’inscrit notre pratique.
Refus ou soumission au traitement
Parmi les observations dont nous disposons, nous constatons que les adolescents qui viennent nous consulter ne le font généralement pas seuls, ce ne sont pas eux qui formulent la demande, mais plutôt leur entourage social, familial ou scolaire qui exprime une inquiétude à leur égard. Ils viennent nous voir contraints. Nous pensons qu’une obéissance passive est le reflet d’une certaine désorientation. Le jeune ne perçoit pas le problème, ce sont les autres qui le perçoivent, ce à quoi il répond : « ce n’est pas mon problème, c’est le problème des autres ». Pris en tenaille, l’adolescent et le psychanalyste se trouvent face à un impossible. Vouloir forcer cet impossible conduit à l’échec. Une certaine psychologie tente – sous les formes de la thérapie familiale, de la thérapie de couple, des groupes de parole ou des réunions entre pairs – de réduire cette tension sous couvert de compréhension mutuelle. Cette psychologie, avide de marché, nous paraît non seulement inefficace, mais encore empreinte de la mauvaise foi propre à une certaine conception contemporaine du parlêtre. Lorsqu’il s’adresse à un psychanalyste, l’homme parle, non pas pour se faire comprendre, mais pour découvrir.
Nous constatons que lorsque la demande de traitement est contrainte, ce qui se manifeste en premier lieu, et de manière récurrente, est la désertion constante de l’adolescent à l’égard du traitement. Il ne s’intéresse pas à la proposition de traitement parce qu’il ne demande rien, comme il le dit lui-même : « c’est la prof qui est folle », « c’est ma mère qui est malade » ; « celui qui ne comprend rien, c’est mon père, que je ne vois jamais » ; et l’on pourrait multiplier les exemples où l’adolescent manifeste que la détermination de son comportement trouve sa raison chez l’Autre qui l’entoure. Cela ne signifie pas que nous soyons d’accord avec cette idée, mais c’est la sienne et elle doit être entendue et respectée.
Le problème est de savoir comment faire pour que ce qui s’est érigé en un ordre causal externe puisse être subjectivé en une raison d’ordre personnel. La désertion du traitement n’est rien d’autre qu’une tonalité du transfert, caractérisé chez les adolescents par une grande labilité ou par une inexistence totale. Mais cette labilité ne doit pas être interprétée comme un déficit, comme une impossibilité ou comme un trait, mais comme ce qui, dans l’ordre transférentiel, se répète comme vérité et que nous avons précédemment désigné sous la rubrique : « l’Autre n’existe pas ». Vouloir être l’Autre qui s’imagine savoir, ou l’Autre qui sait de quoi il s’agit, ne constitue pas seulement, selon nous, une erreur d’interprétation, mais une faute éthique à laquelle le psychanalyste se trouve inévitablement confronté lorsqu’il se positionne davantage en prédicateur de vérités qu’en agent d’un possible dialogue créateur.
Dans cette perspective, l’adolescent manifeste au moins deux choses : il ne demande pas à voir un analyste et, par conséquent, le fait de le voir ne constitue qu’une forme de soumission de sa part, que nous rejetons d’emblée. Il peut également suppléer à cette non-demande par une docilité de confort : « je viens parce qu’on m’y oblige, parce que je ne peux pas dire non » ; « je viens parce que le juge l’exige et que je ne peux m’y soustraire » ; « je suis ici parce que, sinon, je serais exclu de l’école, ce qui serait pire ». La docilité de l’adolescent relève également de sa responsabilité, dans la mesure où s’y dessinent les linéaments d’un symptôme encore en voie de formation.
Position du psychanalyste
Les problèmes cliniques que nous avons évoqués reposent sur une prémisse majeure : il n’y a pas de clinique psychanalytique sans éthique psychanalytique. La rencontre avec un psychanalyste, telle que nous la concevons, relève avant tout d’un événement subjectif qui, dans la dimension temporelle, institue un avant et un après, ce qui ne signifie pas qu’il soit positif ni négatif : c’est un avant et un après. De cette rencontre et de ses conséquences, seul le psychanalyste est responsable. Cette responsabilité ne peut être éludée dans ce que nous appelons : un alignement sur le sens de ce que les agents, quels qu’ils soient, nous demandent. L’analyste n’est pas le représentant d’un ordre, mais un agent qui propose un espace de liberté pour qu’une parole advienne.
Nous n’oublions pas que, pour les psychanalystes, tout sujet est responsable de ce qu’il dit, et qu’il est le seul responsable des conséquences de son dire. En ce sens, nous pensons que l’adolescent est toujours responsable de ce qu’il dit. Il ne sait peut-être pas quelles en sont les conséquences. C’est précisément à cela que nous l’invitons : à tirer les conséquences de son dire.
L’Autre change, mais nous considérons que la psychanalyse peut aider l’adolescent à trouver des signifiants qui, autrefois, étaient attribués au père comme principal agent de transmission. Nous pensons qu’elle peut aider les adolescents à trouver un signifiant propre à partir duquel orienter leur désir, dans une époque marquée par l’inconsistance de l’Autre.
Damasia Amadeo
Extrait du livre El adolescente actual : nociones clínicas. Collection Tyché d’UNSAM-Edita et Pasaje 865/, Buenos Aires, 2014. Traduction de Manoela Santidrian Rey, psychologue à Bordeaux.

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