Exil, errance, pas d’équivalence
- 26 juin
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Dernière mise à jour : il y a 3 jours
Dans le langage courant, l’exil et l’errance ne sont pas toujours différenciés. Pourtant la clinique psychanalytique d’orientation lacanienne nous enseigne l’intérêt qu’il y a à ne pas les confondre, sans doute encore davantage dans le monde contemporain.
En 1917, dans son texte « Une difficulté pour la psychanalyse »[1], Sigmund Freud évoquait les humiliations que subit l’amour-propre humain. C’est, selon lui, de se confronter à deux impossibles, celui de dompter tout de sa sexualité et celui de maîtriser tout de ses processus psychiques, qui constitue l’humiliation dite psychologique de l’amour-propre humain. Freud formule ici et ainsi que « le moi n’est pas maître dans sa propre maison »[2]. Et il poursuit : « Quoi d’étonnant alors à ce que le moi n’accorde pas ses faveurs à la psychanalyse et refuse opiniâtrement d’avoir foi en elle ! » En obligeant chacun à se faire responsable de ce qui lui demeure étranger, la psychanalyse s’attire l’aversion et la résistance humaines. L’époque que nous traversons aujourd’hui l’illustre.
Das Unheimliche, qui a été traduit au mieux l’inquiétante étrangeté, peut se définir comme l’objet même de la psychanalyse, autrement dit ce qui n’appartient pas à la maison et pourtant y demeure. Lacan a fait un retour sur ce phénomène en faisant un pas supplémentaire, regrettant que Freud n’aboutisse qu’à une formulation insatisfaisante. Lacan note que la définition de l’unheimlich, c’est d’être heimlich, et que c’est ce qui est au point du Heim qui est Unheim. « Disons, si ce mot a un sens dans l’expérience humaine, que c’est là la maison de l’homme », avec toutes les résonances possibles. « L’homme trouve sa maison en un point situé dans l’Autre au-delà de l’image dont nous sommes faits. Cette place représente l’absence où nous sommes. »[3] Se révèle ici le caractère structurel de l’exil.
Le retour involontaire au même point produit ces sentiments dits d’Hilflosigkeit et d’Unheimlichkeit, comme lorsqu’on erre dans une chambre inconnue et obscure cherchant en vain la porte ou le commutateur, précise Lacan. Ces deux termes Unheimlichkeit et Hilflosigkeit nous renvoient à de l’intraduisible. Hilflosigkeit est construit à partir de deux mots, Hilf et los, le premier veut dire aide et le deuxième signifie délié, défait. Il est parfois traduit en français de façon littérale par dés-aide, mais plus souvent par détresse, désarroi ou déréliction, et plus rarement par désubstantisation, processus par lequel le sujet perdrait sa substance, son essence même, sa consistance concrète par une sorte de pouvoir de l’horreur. Pour Freud, cette impression produite par la répétition de l’identique dérive de la vie psychique infantile. Dans l’inconscient règne un automatisme de répétition, aussi traduit compulsion de répétition, émanant de la nature la plus intime des pulsions, assez fort pour s’affirmer par-delà le principe du plaisir et prêter à certains aspects de la vie psychique un caractère démoniaque. Il se manifeste très nettement dans les aspirations du petit enfant et domine une partie du cours de la psychanalyse du névrosé, selon Freud. Sera ressenti comme étrangement inquiétant tout ce qui peut rappeler au sujet cet automatisme de répétition résidant en lui-même, cette compulsion intérieure de répétition[4].
En approfondissant l’analyse de l’œuvre de Hoffmann Les Élixirs du diable citée par Freud, Lacan dit qu’en ce point Heim ne se manifeste pas simplement que le désir se révèle comme désir de l’Autre, « ici désir dans l’Autre »[5], mais aussi que le désir « entre dans l’antre où il est attendu de toute éternité sous la forme de l’objet que je suis en tant qu’il m’exile de ma subjectivité, en résolvant par lui-même tous les signifiants à quoi elle est rattachée ». Belle formule pour dire que le sujet s’y perd et que : « le sujet n’accède à son désir qu’à toujours se substituer à l’un de ses propres doubles »[6]. On pourrait dire que, chez Freud et Lacan, si l’exil est fondamental, une condition structurelle, l’errance se définit davantage comme une de ses conséquences, la conséquence d’une perte originelle. Dans le chapitre « Le trou et la cause » du Séminaire L’Objet de la psychanalyse, Lacan dit que nous sommes « portés à considérer la fonction du manque en tant que liée à ce quelque chose d’originel »[7] s’appelant la coupure. Il définit ici l’objet a comme cet « objet lié, en tant que chute, à l’émergence du sujet, et à sa structuration comme divisé », le signifiant déterminant la division du sujet. Et le réel « dans lequel se taille le patron de la coupure subjective »[8], c’est l’impossible.
Les répétitions symptomatiques ou les choix d’objet substitutifs successifs témoignent d’une certaine errance comme conséquence. Le sujet est représenté par des signifiants qui ne peuvent jamais le dire totalement, il est fondamentalement séparé de son être. Cet exil n’est pas un accident, c’est la condition même de l’existence du sujet parlant. L’errance concerne donc davantage la circulation du désir d’un signifiant à un autre : la quête de l’objet a, cause du désir, qui ne peut jamais être atteint, les trajectoires du sujet lorsqu’il tente de combler le manque constitutif. Lacan le dit, à la fin de son enseignement : « Exil, il ne saurait y avoir de meilleur terme pour exprimer le non-rapport »[9]. Le parlêtre paie ainsi son énonciation du prix d’un impossible et à définir son identité et à ce que ça fasse rapport sexuel avec l’Autre, dans un monde où tout tournerait rond. L’exil est donc aussi le nom de la béance fondamentale que le sujet rencontre, le rendant toujours, en ce sens, étranger à lui-même.
En 1996, Jacques-Alain Miller a reprécisé l’unheimlich lacanien : « quand Lacan définissait l’inconscient comme le discours de l’Autre, c’était au moins pour empêcher, pour faire obstacle à l’imagination selon laquelle l’inconscient serait quelque chose du dedans et bien à soi. On n’est jamais bien au chaud dans son inconscient, on n’est jamais chez soi dans son inconscient, ce n’est pas Home sweet home. C’est ce que Freud appelait ”l’inquiétante étrangeté”, c’est plutôt du style ”maison hantée” ».[10]
Le néologisme extimité inventé par Jacques Lacan, nomme « ce qui est le plus proche, le plus intérieur, tout en étant extérieur »[11]. Si Heim est la place du -phi, si là est la maison de l’homme et le lieu de l’objet a, et si l’extimité est le lieu central de la Chose, alors extimité peut aussi être une autre façon de nommer unheimlich. Lacan, dit J.-A. Miller, a tiré ce mot extimité du terme allemand Das Ding, où se croisaient Freud et Heidegger, la Chose, là où le plus proche, le prochain même, se trouve nommé par Freud, dans son Esquisse, du terme de Nebenmensch. « Ce terme d’extimité est construit sur celui d’intimité. Ce n’est pas le contraire, car l’extime c’est bien l’intime. C’est même le plus intime. Intimus, c’est déjà, en latin, un superlatif. C’est le plus intime, mais ce que dit ce mot, c’est que le plus intime est à l’extérieur. Il est du type, du modèle corps étranger. »[12] J.-A. Miller définit l’extimité comme « une effraction constitutive de l’intimité » et parle d’extimité de l’inconscient.
Évoquant l’excentricité radicale du soi à lui-même ou son hétéronomie radicale, dans « L’instance de la lettre dans l’inconscient », Lacan questionne : « Quel est donc cet Autre à qui je suis plus attaché qu’à moi, puisqu’au sein le plus assenti de mon identité à moi-même, c’est lui qui m’agite ? »[13] S’il parle d’hétéronomie radicale, précise Jacques-Alain Miller[14], c’est que le « sujet – et c’est là le paradoxe – est enjoint de l’intérieur même. Il n’est pas commandé de l’extérieur, il est enjoint de l’intérieur. Ça met évidemment à mal la distribution qu’on peut faire de l’intérieur et de l’extérieur. » L’Autre intérieur comporte en soi la fracture de l’identité personnelle ou intime.
L’expérience analytique met en lumière ce qui vacille sous les noms d’intérieur et d’extérieur. L’extérieur se trouve dans l’intérieur au sens d’intime. L’extimité n’est pas pure extériorité, mais désigne donc une béance au sein de l’identité à soi. C’est une place à ne pas confondre avec ce qui peut venir l’occuper. Pour Freud, le surmoi et le moi occupent cette place d’extimité, Lacan y a distingué le sujet. Le sujet lacanien est cette place même de l’extimité qui qualifie à la fois un manque de signifiant et un plein. L’extime, c’est en premier lieu l’Autre du signifiant, extime au sujet : sa langue, celle où s’exprime son intimité, est celle de l’Autre. Mais c’est aussi l’objet, l’objet a auquel est consacré le dernier chapitre du Séminaire xi de Lacan intitulé « En toi plus que toi ». Lacan y dit : « – Je t’aime, mais, parce qu’inexplicablement j’aime en toi quelque chose plus que toi –l’objet petit a, je te mutile.[15] »
L’errance a aussi un sens particulier dans l’enseignement de Lacan. « Les non-dupes errent » est le titre du Séminaire xxi : « Si les non-dupes sont ceux ou celles qui se refusent à la capture de l’espace de l’être parlant, si ce sont ceux qui en gardent, si je puis dire, leurs coudées franches, il y a quelque chose qu’il faut savoir imaginer, c’est l’absolue nécessité qui en résulte, d’une – non pas errance – mais erreur. C’est à savoir que pour tout ce qui est de la vie, et du même coup de la mort, il y a une imagination qui ne peut que supporter tous ceux qui de la structure se veulent non-dupes, c’est ceci : c’est que leur vie n’est qu’un voyage. La vie, c’est celle de viator, ceux qui dans ce bas monde – comme ils disent – sont comme à l’étranger. La seule chose dont ils ne s’aperçoivent pas, c’est que rien qu’à faire surgir cette fonction de l’étranger, ils font resurgir du même coup le tiers terme, la troisième dimension, celle grâce à quoi des rapports de cette vie, ils ne sortiront jamais, si ce n’est d’être alors plus dupes encore que les autres de ce lieu de l’Autre, pourtant, qu’avec leur imaginaire ils constituent comme tel. »[16]
Jouant sur l’équivoque Noms-du-Père/non-dupes errent, Lacan y soutient paradoxalement que les non-dupes, ceux qui refusent d’être « dupés » par les fictions symboliques – le langage, la loi, les signifiants qui organisent l’existence – sont précisément ceux qui risquent le plus de s’égarer. Dans cette perspective, l’errance n’est plus seulement la circulation du désir autour d’un manque, elle devient aussi une difficulté à trouver une inscription dans l’ordre symbolique, une prétention à se tenir hors des semblants et la recherche d’une vérité qui échappe aux médiations du langage. Pour Lacan, il n’existe pas de position extérieure au symbolique. Celui qui croit pouvoir s’affranchir des fictions nécessaires de la parole et du lien social finit souvent dans une forme d’errance subjective.
L’exil peut s’envisager comme une condition assumée : le sujet reconnaît qu’il n’habite jamais pleinement son être, il accepte la médiation du langage, il consent à la perte constitutive liée à la castration symbolique. Autrement dit, l’exilé sait qu’il n’y a pas de « chez-soi » originaire à retrouver. L’exil serait, d’une certaine façon, l’acceptation de la division subjective. L’errance relèverait davantage du déni de cette division ou de la tentative de trouver un lieu où elle disparaîtrait. D’où le paradoxe lacanien : celui qui accepte d’être « dupe » du symbolique trouve une certaine orientation alors que celui qui refuse cette condition risque davantage de se perdre. L’exilé sait qu’il n’y a pas d’Autre de l’Autre et habite cette absence, quand l’errant cherche encore un lieu, un savoir ou une vérité qui viendrait abolir le manque. Cette lecture rapproche l’errance non pas du simple déplacement, mais d’une désorientation structurelle produite par le refus de la fonction organisatrice des signifiants. L’exil devient alors moins un malheur qu’une manière d’habiter la condition du sujet parlant. L’exilé a perdu son lieu quand l’errant cherche ce lieu qui n’existe pas.
Dominique Grimbert
[1] Freud S., « Une difficulté pour la psychanalyse » (1917), Essai de psychanalyse appliquée, Paris, coll. Idées, Gallimard, 1971
[2] Ibid., p. 144-146.
[3] Ibid., p. 60.
[4] Freud S., L’inquiétante étrangeté et autres essais, folio essais, Gallimard, 1985, p. 242.
[5] Lacan J., Le Séminaire, livre x, L’Angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Seuil, 2004, p. 61.
[6] Ibid.
[7] Lacan J., Le Séminaire, livre xiii, L’Objet de la psychanalyse, Seuil & Le Champ freudien, 2026, p. 65.
[8] Ibid., p. 70.
[9] Lacan J., Le Séminaire, livre xxiii, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Seuil, 2005.
[10] Miller J.-A. & Laurent É., « L’orientation lacanienne. L’Autre qui n’existe pas et ses Comités d’éthique », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 27 novembre 1996, inédit.
[11] Miller J.-A., « Extimité », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, leçon du 13 novembre 1985, inédit.
[12] Ibid.
[13] Lacan J., « L’instance de la lettre dans l’inconscient », Écrits, Seuil 1966, p. 524.
[14] Miller J.-A., « Extimité », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, leçon du 13 novembre 1985, inédit.
[15] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Seuil, 1973, p. 241.
[16] Lacan J., Le Séminaire, livre xxi, « Les non-dupes errent », inédit.

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