Édito #30
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Lacan a articulé errance et répétition en notant que la racine étymologique du verbe errer est le mot latin error – erreur[1], mais il y apporte une précision : « Errer résulte de la convergence de error avec quelque chose qui n’a strictement rien à faire et qui est apparenté à cette erre qui est le rapport avec le verbe iterare. Iterare est là uniquement pour iter, ce qui veut dire voyage. Mais il nous met en garde contre « ce faux ami iterare qui n’a rien à faire avec un voyage, puisque ça veut dire répéter, de iterum ». Ainsi, dans l’errance, la répétition est à débusquer, portant la signature de la recherche de quelque chose de refusé de partout, d’un amour absolu, donc impossible, d’un lieu inaccessible, sans cesse reporté, déplacé, car inconnu.
Que nous indique la position du jeune quand il rompt tout lien social pour vivre une errance visible dans des actes aussi provocateurs que désespérés ? Au-delà de ce que le monde contemporain pourrait saisir dans une unique dimension comportementale, ou comme un fait sociologique, la psychanalyse d’orientation lacanienne permet de rendre compte que des errances, il n’y en a que de singulières.
D’une errance intérieure œuvrant à bas bruit, masquée, comme s’il s’agissait de se séparer de quelque chose en soi d’insupportable, à celle de celui qui ne pense exister que dans son refus ironique du monde des semblants, en passant par celle qu’agit celui qui, rejetant la tradition, veut changer la vie, jusqu’à celle de celui qui ouvre la fenêtre d’un écran et se projette dans des images ou autres avatars voilant l’imaginaire toujours si singulier, l’errant entend garder ses « coudées franches »[2], se refusant à l’aliénation de la capture de l’Autre et, par voie de conséquence, peut se trouver condamné à errer.
Certains errent au nom de la liberté, la cherchant de façon éperdue hors-discours dudit sens commun. Ce qui peut les pousser, au-delà de l’erreur, dans la répétition du réel indicible qui est bien ce qui mène à l’errance comme sœur de la répétition, dont le cœur est la jouissance. Fugues, rejets de l’école ou de la famille et errances ne sont pas que des symptômes de compromis, reflet de tensions internes, mais plutôt des pratiques de rupture dont il importe aux partenaires de disciplines différentes de savoir en déchiffrer la pantomime singulière plutôt que de vouloir les chiffrer par des prédicats classificatoires.
L’errance est la position subjective choisie par certains jeunes que Damasia Amadeo rencontre dans sa clinique psychanalytique à Buenos Aires. Son livre sur « l’adolescent actuel » montre qu’un psychanalyste, en les accompagnant à chercher un signifiant propre à partir duquel orienter leur désir, dans une époque marquée par l’inconsistance de l’Autre, peut les amener à se responsabiliser de leur dire en en tirant les conséquences.
C’est bien ce qu’a su faire l’écrivain japonais Akira Mizubayashi dont Marianne Bourineau a relu le livre Petit éloge de l’errance. Jusqu’à l’âge de dix-neuf ans, il était un adolescent solitaire et mutique, et errait dans les rues de Tokyo avec un sentiment d’étouffement qui ne le lâchait pas. L’exil dans une langue venue d’ailleurs fut son invention singulière, celle qui lui a permis de se loger entre deux langues. L’exil et l’errance ne sont, en effet, pas équivalents, c’est ce que le texte de Dominique Grimbert précisera à partir de l’enseignement de Freud, Lacan et Jacques-Alain Miller.
Le texte de Philippe Lacadée met en valeur comment, à la fin de son enseignement, Lacan a su faire valoir un lien entre l’humiliation et l’humus. Le sujet humilié ne s’éprouve pas comme ayant une valeur humaine dans le regard de l’Autre, il peut ne plus trouver la solution de se dire à l’Autre, se sentant exclu de la langue de l’Autre. Quelle jouissance du vivant organique, de l'humus, pourrait alors se soutenir d’une répétition, ou tentative de dire cet indicible, qui a mis en marche nombre d’auteurs ?
Le travail auquel les remaniements de l’adolescence confrontent les jeunes est important, rappelle Fabian Fajnwaks. L’errance pouvant prendre différentes formes et variations cliniques, il propose de la considérer davantage comme un masque, une enveloppe, dans le sens où elle ne constitue pas à proprement parler un symptôme comme tel, mais une expression de la jouissance qu’il s’agit d’accueillir pour nommer le réel qui y est en jeu et pour permettre au sujet de trouver une Autre voie que la répétition à laquelle l’errance l’assigne.
Dominique Grimbert et Philippe Lacadée
[1] Lacan J., Le Séminaire, livre xxi, « Les non-dupes-errent », leçon du 13 novembre 1973, inédit.
[2] Ibid.

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