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Édito #29

  • 25 févr.
  • 3 min de lecture

« Mon émotion lors de ma rencontre avec un ancien professeur de lycée m’invite à faire un premier aveu : je ne sais pas ce qui nous sollicita le plus fort et prit pour nous plus d’importance, avoir affaire aux sciences qu’on nous exposait ou aux personnalités de nos professeurs »[1]. Freud poursuit : « Nous quêtions leurs faveurs ou nous détournions d’eux, imaginions [imaginierten] chez eux des sympathies ou antipathies qui n’existaient probablement pas, étudiions leurs caractères et formions ou déformions les nôtres sur ce modèle. »[2]

Ce numéro du Pari de la Conversation prend le contre-pied des débats, ces dernières années, qui ont alimenté des positions tranchées et souvent schématiques. Ils ont produit un antagonisme artificiel entre les différentes missions de l’école, ayant pour conséquence de limiter le fait d’enseigner à des positions auxquelles la vie d’une classe ne saurait se réduire. Avoir le souci de l'élève, c’est prendre au sérieux qu’il est un être en construction dans un rapport singulier au savoir en construction. Que serait une école avec des élèves qui sauraient tout d’avance, ou pire, qui se ressembleraient ? Certainement pas celle que Philippe Meirieu propose dans son livre Lettre à un jeune professeur, dont Marianne Bourineau nous transmet sa lecture.

Dans son expérience intime de la vie, le sujet élève ne différencie pas ce qui relèverait de la dimension affective ou de la dimension cognitive dans ce qui fait sa singularité. Ces constructions ne témoignent pas du réel auquel il a affaire en tant que vivant. Prendre sa parole au sérieux ne remet pas en cause l’exigence des contenus d’enseignements, le goût du savoir et de l’effort, ni même l’autorité symbolique de l’école ou de son enseignant. Violaine Clément le démontre avec ses élèves : c’est parce qu’elle leur dit qu’Aristote avait passé beaucoup de temps à se poser des questions, comme eux, qu’il éveille leur curiosité. Étienne Germe, lui, n’hésite pas à avouer son ignorance : il ne connait pas Billie Eilish ! Ses élèves vont pouvoir l’enseigner et ainsi, comme Freud l’écrivait dans une épreuve du baccalauréat, « contribuer à notre savoir humain »[3]. L’école, en faisant le pari du lien, pas n’importe lequel, comme le rappelle Philippe Lacadée, est donc ce lieu qui offre à l’élève d’inventer sa place dans la collectivité et de faire la nécessaire expérience de sa subjectivité dans son rapport à l’altérité et au lien social au-delà des complexes familiaux, pas sans la présence désirante des corps enseignants. C’est ce désir en panne que vient raviver le principe de la Conversation avec des enseignants ou des élèves quand elle est organisée durant l’heure de vie de classe.

Quand un élève signe sa relation à l’école par un ratage momentané ou durable, cela peut prendre plusieurs formes : refus d’apprendre, isolement, désertion, ennui, refuge dans un ailleurs extra-scolaire, violence verbale ou physique, et parfois, passage à l’acte mortifère. Il peut être démuni, sans mot pour dire ce qui lui arrive ou le disant à l’envers, sous forme de provocation. C’est toujours à prendre au sérieux. La conversation organisée par le laboratoire du CIEN à Bordeaux « Usages de l’école et surprises » en décembre dernier révèle comme un élève peut aussi se saisir d’un devoir pour élaborer une fiction cernant le réel en jeu pour lui dans une tentative de bien-dire. L’élève, qu’il en ait le goût ou non, n’est jamais dépourvu d’esprit et l’école n’est pas ce Moloch sans pitié qui engloutit chaque élève à la première difficulté venue. C’est précisément un lieu où « jouer à la vie », comme dit Freud, où s’émanciper pour dialoguer avec les autres et développer un esprit critique à partir de ce que nous appelons la culture universelle.



Dominique Grimbert et Philippe Lacadée




[1] Freud S., « Sur la psychologie du lycéen », traduction Fernand Cambon in Philippe Lacadée, La vraie vie à l’école. La psychanalyse à la rencontre des professeurs et de l’école, Paris, Éditions Michèle, 2013, p. 207.

[2] Ibid., p. 208.

[3] Ibid., p. 207.




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