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Errances et répétition

  • il y a 3 jours
  • 14 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 7 heures

Errances et répétition : errances au pluriel parce qu’il n’y en a que des singulières, autant que des sujets, dont il faut à chaque fois déduire la logique en accord avec les coordonnées subjectives.

Les deux termes qui nous réunissent, ce soir, pourraient paraître antinomiques, si nous ne retenons que le côté erratique de l’errance, le déplacement sans direction et sans but. Là où la répétition semble ramener toujours la même chose, revenir toujours au même point, l’errance pourrait paraître mener toujours ailleurs : un ailleurs non défini ni fixé, mais qui reste toujours flottant. Et le sujet avec, alors que la répétition fixe en quelque sorte le sujet. Certes, le désir peut sembler errer aussi dans la chaîne signifiante : le déplacement s’opère dans une suite de signifiants rigoureusement ordonnée, comme Lacan l’écrit dans la « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École de 1967 »[1] : précisément, le déplacement des signifiants n’est pas si erratique qu’il pourrait le paraître. L’association libre n’est pas si libre que cela : une logique se déduit dans l’après-coup qui lie de manière assez précise les signifiants qui s’enchaînent lorsqu’on invite un sujet à parler. Mais il nous faut l’articulation de la chaîne signifiante même pour trouver qu’il y a une logique qui lie les signifiants entre eux.

On pourrait penser que dans notre binôme nous retrouvons la différence entre tuché et automaton que Lacan formalise dans son Séminaire xi, Les Concepts fondamentaux de la psychanalyse. L’errance dans la chaîne signifiante démontrerait, via la répétition signifiante, le retour des mêmes signifiants et ainsi trouverait les limites, les bords dans le langage du périmètre de son ambulation, et la tuché nous ramènerait à chaque fois le même ratage avec un élément réel que le sujet n’arrive pas à assimiler. L’argument que Dominique Grimbert et Philippe Lacadée ont rédigé pour la présentation de cette soirée permet de nous mettre sur la piste qu’en fait, l’errance et la répétition sont loin d’être antinomiques où il est postulé que l’errance serait « sœur de la répétition ».

Je le cite : « Lacan a articulé errance et répétition en notant que la racine étymologique du verbe errer est le mot latin error – erreur[2], mais il y apporte une précision : « Errer résulte de la convergence de error avec quelque chose qui n’a strictement rien à faire et qui est apparenté à cette erre qui est le rapport avec le verbe iterare. Iterare est là uniquement pour iter, ce qui veut dire voyage. Mais il nous met en garde contre « ce faux ami iterare qui n’a rien à faire avec un voyage, puisque ça veut dire répéter, de iterum ».

 

Se faire la dupe

 

Dans la leçon du 13 novembre 1973 du Séminaire « Les non-dupes errent », Lacan développe ces points d’une manière à nous mettre sur la voie de la nature de l’errance et de quel destin lui donner. Il indique d’abord qu’étymologiquement, errer fait converger error (erreur) avec iterare, (itérer), répéter, où la sagesse de la langue fait résonner l’erreur – erreur de lecture, pourrions-nous ajouter, d’interprétation – où se situent ceux qui errent par rapport à la répétition. Jacques-Alain Miller a par ailleurs su justement faire ressortir cette autre acception de la répétition qu’est l’itération dans la lecture clinique, riche en enseignements du Un de répétition. À partir de cette lecture étymologique de errer, Lacan fait valoir combien tous ceux qui de la structure se veulent non-dupes lisent leur vie comme un voyage, voie très présente chez certains philosophes. Un voyage dans la dit-mension du langage, qui ne trouve, à la différence de Lacan, nul autre lieu d’inscription que le langage lui-même. Lacan accomplit un pas supplémentaire, quand il signale que de la naissance à la mort, la vie peut être lue comme un voyage, mais que dans ce prétendu voyage « la structure, le rapport au savoir Inconscient, elle n’en démord pas : le désir est strictement durant toute la vie, toujours le même »[3]. Il fait référence ici à la dernière phrase de Freud, dans L’Interprétation des rêves, lorsqu’il écrit que l’image qui oriente le désir, l’Urbild, l’image primaire, est toujours la même et le désir indestructible. Soulignons ces termes.

 

Lacan nous indique que ceux qui ne sont pas dupes de l’Inconscient, c’est-à-dire ceux qui ne font pas d’efforts pour s’y coller, ne voient la vie que comme des viators, c’est-à-dire des voyageurs, des hommes en chemin. Le contexte de ces propos est intéressant car Lacan fait ici référence à la phénoménologie et au Dieu de Descartes : de la phénoménologie, en signalant combien, pour Husserl, derrière tout désir il y a une intention, ce qui permet de donner une direction à ce qui se dit, « à ces bouts à dire » de la vérité, dans ce qu’elle ne peut que se « mi-dire ». Au Dieu de Descartes, en ceci que s’il est l’Autre trompeur – « je considère qu’il est le super-chérie », dit Lacan ici de manière amusante, pourquoi dirait-il toujours la vérité alors qu’il est aussi trompeur ? Et si c’est lui – continue Lacan – qui a fait le réel, il y serait d’autant plus soumis que justement c’est lui qui l’a fait ? Il propose donc de lire « cette histoire » du malin génie de cette manière : « plus il sera malin, plus ça ira », et que c’est pour cela qu’il faut être dupe : il faut être dupe de la structure » conclue Lacan. La référence au Dieu de Descartes renvoie la croyance en lui à l’aliénation dans l’Inconscient – rappelons-nous que « la véritable formule de l’athéisme n’est pas Dieu est mort, mais Dieu est Inconscient »[4]. Ce qui permet d’expliquer à mon avis de quoi il s’agit lorsqu’il dit qu’il faut être « dupe de la structure » pour ne pas errer : être dupe de la bonne manière, c’est-à-dire croire à l’Inconscient. Le croire, dans les messages qu’il chiffre en tant que savoir, en ceci qu’ils disent quelque chose de nos vérités que le travail analysant cherche à déchiffrer, et aussi y croire, croire à l’existence de l’Inconscient lorsqu’on a fait les nombreux « tour-dits » que son savoir chiffre et que l’on n’attend plus que ses formations nous délivrent un savoir sur les « bouts de réel » que l’analyse a permis d’écrire. Sans quoi, on risque de partir à nouveau dans l’errance.

 

Il peut paraître curieux que Lacan utilise ici le terme de « structure », dans ces années 1973 où il a commencé déjà à développer sa théorie de la jouissance. Mais « être dupe de la structure », « y coller » comme il l’énonce, implique aussi ne pas être dupe de la jouissance que celle-ci permet de chiffrer à travers le fantasme, notamment, et donc, parce qu’il s’agit d’un savoir sur sa jouissance, une certaine éthique s’en déduit, seul moyen de ne pas retomber dans l’errance. Si j’évoque l’éthique ici, c’est parce que toute référence à la jouissance implique la question de quoi faire des bouts de réel qu’elle implique, et donc, forcément, une question éthique. Depuis l’Antiquité, le questionnement des philosophes peut être lu sous cette lunette que nous propose Lacan : l’articulation du reste inassimilable que la jouissance implique avec le questionnement de « quoi faire ? » avec lui. Question on ne peut plus contemporaine aux temps du régime du pousse à jouir que le discours du capitaliste établit et où la Science produit une manipulation du vivant qui fait émerger des nouveaux réels et donc des nouvelles questions éthiques. Question aussi contemporaine que celle de l’errance – introduite dans l’argument – où des coordonnées qui ont été décrites et théorisées de manière très précise par un Martin Heidegger situent déjà, dès la fin des années 20, l’errance de l’homme moderne et sa maladie nerveuse, pour parler comme Freud. C’est donc non seulement un problème sociologique, mais aussi, cela a été un problème pour les philosophes – je ne cite ici que l’un des plus grands du siècle dernier pour ne pas encombrer mon propos.

 

Alors, quelles formes peut prendre l’errance chez les jeunes ? Avant de rentrer dans ces variations cliniques, rappelons ici l’énorme travail auquel les remaniements de l’adolescence confrontent les jeunes. L’irruption du pulsionnel, son exigence de satisfaction là où les symptômes trouvés pendant l’enfance – la célèbre période de latence freudienne qui de latence a si peu – n’arrivent plus à recouvrir. La Pulsion produit une mise en suspens de la chaîne signifiante où il s’agit de trouver de nouveaux signifiants pour traiter cette effraction de jouissance qui fait crever l’écran de l’imaginaire du corps, comme nous l’avons développé la dernière fois au Pari de la Conversation. Tout le remaniement des identifications symboliques et imaginaires – il y a des livres entiers écrits par des auteurs annafreudiens et kleiniens sur la question – peut être mis au chapitre de cette recherche de l’adolescence de chercher des nouveaux signifiants pour se faire représenter. Recherche du « lieu » et de la « formule » que l’immortel Rimbaud, adolescent immortel lui-même et errant aussi, selon notre cher Philippe Lacadée, a su écrire. Un adolescent peut à ce moment-là rejeter cette inscription dans l’Autre social ou parental et se lancer précisément dans une errance qui, à défaut de s’articuler au langage, expulse son corps aux différentes formes de vagabondage et d’ambulation, au nom de son refus d’être intégré par l’Autre. Refus qui peut aller jusqu’à la position ironique du refus du monde des semblants et assigner le sujet à une position d’objet a qui erre dans la ville ou dans le monde, non pas pour ne pas être assimilé par l’Autre, mais parce que pour ce dernier, précisément, il n’y a pas d’Autre. Tout le pari de la conversation ici, c’est d’arriver à pouvoir l’établir cette conversation : à se faire le partenaire de ce sujet rejetant ou décroché de l’Autre. Notre époque, marquée par la pulvérisation du lien social qu’établit le discours capitaliste selon Lacan, est une époque où la figure de l’Autre se trouve mal en point : les adolescents, plaques sensibles de l’époque selon Winnicott, ne font que le dénoncer.

 

Dans sa « Note sur le Père », Lacan évoquait le Père de la tradition, cet Un-Père qui interdisait la jouissance par la loi, celui qui instaurait un destin et qui, sous diverses figures, façonnait le lien du sujet à son désir et à sa jouissance. Ce père s’est progressivement révélé dans son statut même de semblant, voire s’est évaporé [5]. À l’époque du déclin du Père, on peut justement interroger ce que deviennent les jeunes sujets en manque d’un signifiant qui permettrait de les inscrire dans un destin, et de ne pas se trouver expulsés donc dans l’errance. Certes, le destin dictait un programme articulé dans l’Autre de l’aliénation sous des signifiants, qu’une analyse permet de décliner, mais à défaut de pouvoir en avoir un, le sujet se trouve égaré, sans feuille de route et sans la carte qui permette de donner une orientation à son désir.

 

Errance numérique

 

On peut parler aussi de l’errance dans les écrans – l’argument de cette soirée l’évoque si justement – qui constitue un mode de défense, une barrière peut-être, une protection face à cette absence d’Autre social, où l’écran apparaît comme un refuge où l’imaginaire et le réel peuvent se confondre selon les sujets. Imaginaire pixelisé qui peut fasciner le sujet, et réel du codage numérique qui ne laisse pas place à l’équivoque que le langage parlé introduit. Le monde virtuel avec ses avatars qui représentent le sujet dans les videos games, non pas pour un autre signifiant, mais pour le double numérisé, codé, limite l’extension du langage lui-même et les capacités de se faire représenter par d’autres signifiants, besoin si pressant à l’adolescence, s’il n’est pas bouché précisément par l’écran et la technologie numérique.

Fausse errance alors dans les écrans ? Errance de synthèse, pour reprendre le terme de Jean-Claude Maleval dans l’autisme pour parler d’un Autre de synthèse, là où il n’y a pas d’Autre ? Bien sûr, la fonction de solution que le numérique peut apporter à certains sujets pour lesquels le symbolique opère de manière limitée a déjà été longuement développée : signalons seulement ici combien l’errance numérique vient à la place d’une autre errance, celle du signifiant, qui ne peut pas avoir lieu. L’errance ici s’égale à la répétition dans la mesure où l’avatar et le numérique mêmes viennent boucher toute possibilité de dialectique que le signifiant offre à un sujet.

L’argument de cette soirée évoque « une errance intérieure œuvrant à bas bruit, masquée comme s’il s’agissait de se séparer de quelque chose en soi d’insupportable ». Là ce n’est plus le rejet de l’Autre qui pousse le sujet à l’errance, mais un noyau de jouissance dont le sujet n’arrive pas à se défaire du moment où la jouissance en question n’est pas extraite du corps sous la forme de l’objet. Patrick Declerck a écrit Les Naufragés – Avec les clochards de Paris[6] : il a vécu des expériences d’immersion, se faisant par exemple recueillir et amener parmi les SDF au CHAPSA de Nanterre (Centre d’hébergement et d’assistance aux personnes sans abri). Il a également assuré une permanence d’écoute de Médecins du monde (1986-1987) puis une consultation psychanalytique, de 1988 à 1997 au centre d’accueil et de soins hospitaliers de Nanterre. Il y a eu un film aussi de Nicolas Klotz, dont les images traduisaient la lourdeur de la déchétisation présente dans la vie de ces sujets. Patrick Declerck retient le terme « clochard », faute de mieux, pour désigner le « noyau dur » des personnes les plus désocialisées, pour qui la misère se double d’un total abandon de soi sans aucune attention au corps, et « en galère » dans les rues de la capitale. Le corps hors de la prise symbolique est au premier plan ici, sous différentes formes : des blessures et des mutilations non soignées qui viennent marquer le corps dans le réel, des vêtements qui, à force de ne pas être enlevés – comme des chaussettes ou des vêtements intimes – marquent aussi le corps en finissant par se confondre avec lui.

Nous avons ici un vaste tableau de différentes formes de psychose – Jean Claude Maleval a consacré quelques textes à ce livre – l’errance fait partie des symptômes de ces sujets où précisément il s’agit parfois d’incarner l’objet déchet à défaut de pouvoir structurer un rapport à l’objet à travers la fenêtre sur le réel qui constitue le fantasme fondamental.

Il est peu question d’adolescents dans le livre : des sujets en errance, dont la cartographie du parcours dans la ville se dessine à partir des besoins vitaux (les restaurants solidaires, les lieux d’hébergement), cartographie qui introduit une sorte de scansion qui structure le parcours du sujet dans la ville, là où le signifiant n’arrive pas à prendre son corps.

 

Fugues

 

Cela nous permet d’introduire les fugues – si fréquentes à l’adolescence, fugues de la famille, du collège, du lycée – qui ne constituent pas des symptômes de tensions internes mais des pratiques de rupture avec aussi bien un Autre auquel, très souvent, ces fugues sont adressées, que des tentatives de rupture avec un noyau de jouissance interne dont le jeune sujet cherche à se défaire. Il faut différencier ces deux registres à cause du caractère d’acting-out que les premières souvent semblent présenter, où il y a la possibilité de se glisser à cette place de l’Autre pour se faire le destinataire de ce message agi du sujet et de pouvoir à partir de là le décoder. À défaut de pouvoir précisément adresser un message à un Autre, le sujet n’a comme option que de se livrer à l’errance en incarnant le statut d’un objet a dans une dimension qui accentue davantage, de manière grave, la rupture avec le discours et le lien social. Retenons ce terme de « pratiques de rupture » car il reste à un niveau phénoménologique, factuel, presque descriptif, et qui, pour ces raisons, ouvre à des causalités très différentes à leur source que le clinicien peut établir et accueillir. Là où le sujet a été dans son érection de vivant rejeté par l’Autre ou bien laissé tomber, négligé, laissé pour compte, oublié ou pas reconnu, nous pouvons nous faire les destinataires de leur détresse et loger leur être de parole pour permettre au sujet de rompre avec le cycle fermé de répétitions où ses paramètres subjectifs le laissent enfermé.

Nous faire les destinataires de ces acting-out implique précisément de chercher à fixer le sujet non pas à un lieu, mais à des signifiants qui permettent de restaurer un Autre, quand il est en pointillé, soit de nommer ce à quoi le sujet est aux prises, lorsque cet Autre est absent. Fondamentalement, cela permet d’emmener le sujet à se faire la dupe de la structure du langage là où son errance cherche plutôt à la court-circuiter, dupe qui déplace l’errance du corps vers l’errance des signifiants en détachant ainsi le sujet de la liberté dont il souffre.

 

 Errance dans le genre : les trans

 

Je voudrais aussi évoquer ici ce que les sujets trans présentifient comme symptôme – symptômes singuliers mais aussi symptômes de l’époque. Je trouve que le préfixe trans dit quelque chose de la fluidité du plus-de-jouissance que constitue notre régime actuel de la civilisation, au point de pouvoir faire de ce signifiant fluide, un des signifiants maître de notre époque. Le discours du capitaliste, tel que Lacan le formalise, permet de le lire ainsi : la jouissance circule parmi les quatre termes qui constituent ce discours, où il n’y a pas véritablement de barrière contre la jouissance, ce qui soulève la question de savoir s’il s’agit vraiment d’un discours comme les quatre autres théorisés par Lacan ou plutôt d’un circuit qui prend comme relais les quatre termes du $, du S1, S2 et de l’objet a pour permettre la circulation fluide de la jouissance. Le trans en serait donc un dérivé, d’où la multiplication actuelle des déclinaisons trans que l’on retrouve chez les sujets les trans espèces, transgenres, transsexuels et aussi, pourquoi pas, dans l’efficacité de la croyance dans le délire transhumaniste.  Différencions, comme la clinique permet de le faire, les sujets transgenres des transsexuels : les transgenres en essayant de produire un bricolage, en général plutôt ouvert et mutant, à des modifications au niveau de leur image et de leur apparence physique, de leur nomination genrée aussi, qui peut aller jusqu’à l’hormonothérapie en vue de modifier partiellement leur corps, mais rarement jusqu’à la transition complète, aboutie ; les sujets transsexuels cherchant clairement à atteindre l’autre rive de la sexuation, comme le dit le militant trans et théoricien catalan Miquel Missé. L’inventivité au niveau de l’être sexué est plus du côté des sujets transgenre que du côté des sujets transsexuels qui, comme le disait Jacques-Alain Miller, en dialogue avec Éric Marty, croient « dur comme fer » et revendiquent la différence sexuelle anatomique et essentialisent l’être sexué.

La militante trans et théoricienne Siobhan Guerrero parle des « transitions évanescentes », terme qui correspond bien aux arrangements avec la jouissance auxquels procèdent beaucoup de jeunes, en essayant de bricoler un nouage entre réel, symbolique et imaginaire qui permette de stabiliser leurs errances dans l’identité sexuelle. L’évanescence de ces transitions dit bien, à mon avis, la dimension erratique des identifications symboliques ou imaginaires ou des nominations réelles en jeu à ce moment d’une si « délicate transition ». Elle permet aussi de nommer la recherche d’une identification ou d’une nomination qui permette d’arrêter les recherches identitaires en jeu. Je me rappelle une jeune de seize ans qui est venue consulter car elle disait souhaiter transitionner pour accompagner la transition déjà en cours de sa partenaire. Comme sa partenaire allait devenir un homme, elles ne voulaient pas avoir un rapport hétérosexuel, et donc, cette jeune se sentait poussée à transitionner pour maintenir le lien homosexuel à sa copine en devenant un homme. L’interrogation de son authentique souhait de transitionner et l’exploration, en quelques séances, des modes alternatifs dans le couple, pour contourner la différence sexuelle rejetée qui risquait de pointer le nez là où il s’agissait précisément de l’éviter, lui a permis de remettre en question ce projet.

Miquel Missé parle, dans son livre A la conquista del cuerpo equivocado[7], d’une nouvelle normativité trans qui pousse les sujets à transitionner, et il propose aux sujets trans de vivre ce qu’il appelle « l’expression de genre », comme mode d’invention d’un mode d’habiter leur identité sexuelle en dehors des catégories binaires, lorsque la revendication est présente chez ces sujets. Je crois que « l’expression de genre » est un mode de dire l’errance dans les identités et la manière autre que la simple transition – qui n’a rien de simple – de trouver une manière singulière de vivre son « être sexué »[8]. Si, par « expression de genre », nous entendons le mode de vivre et de trouver des arrangements avec la jouissance qu’habite un être parlant, lorsque ce n’est pas le phallus qui l’arraisonne, je crois qu’on pourrait élargir ce terme, en ce qui concerne notre sujet ce soir, et considérer que l’errance peut être le masque, l’enveloppe sous la forme que ces pratiques de rupture, qui ne constituent pas à proprement parler un symptôme, véhiculent une expression de la jouissance qu’il s’agit d’accueillir pour nommer le réel qui y est en jeu et pour permettre au sujet de trouver une Autre voie que la répétition à laquelle l’errance l’assigne.



Fabian Fajnwaks



[1] Lacan J., « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École », Autres écrits, Seuil, 2001.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre xxi, « Les Nom-dupes-errent », leçon du 13 novembre 1973, inédit.

[3] Ibid.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre xi, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Seuil, 1973, p. 58.

[5] Cf. Lacan J., « Note sur le père », La Cause du désir, no 89, mars 2015, p. 8.

[6] Declerck P., Les Naufragés – Avec les clochards de Paris, Plon, 2001.

[7] Missé M., A la conquista del cuerpo equivocado, Egales, 2018.

[8] Terme utilisé par Lacan dans le Séminaire « RSI », le 9 avril 1974. 



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